Colloquemars 202512 min de lecture
Colloque: Le financement de la transition maritime
Le financement de la transition maritime : enjeux stratégiques, outils financiers et perspectives européennes
Deep Blue Foundation

Résumé
Compte rendu de la table ronde consacrée au financement de la transition maritime lors du colloque des Académies de marine européennes, à Marseille en mars 2025, en partenariat avec Deep Blue. Modérée par Jean-Emmanuel Sauvée, elle a réuni Michel-Pierre Flipo (Crédit Agricole CIB), Frédéric Robard (Fimar) et Philippe Renaudin (Mer Invest et Crédit Maritime) sur la décarbonation de la flotte, l’épargne maritime, les garanties publiques et la souveraineté européenne.
Informations générales
- Intitulé de l’événement : Colloque des Académies de marine européennes, table ronde sur le financement de l’économie maritime
- Organisateur : Académie de marine, avec les académies de marine européennes, en partenariat avec Deep Blue
- Date : 25 et 26 mars 2025
- Lieu : Marseille (et Paris en visioconférence pour certains participants)
- Modération : Jean-Emmanuel Sauvée
- Thème : Le financement du secteur maritime face aux défis de la décarbonation, la souveraineté européenne et la mobilisation des acteurs.
- Synthèse réalisée par : Deep Blue
Présentation du colloque
Cette rencontre, organisée dans le cadre d’un symposium des académies de marine européennes, a été consacrée aux défis du financement du secteur maritime, confronté à un besoin d’investissement massif pour sa décarbonation et sa modernisation. Placé sous la modération de Jean-Emmanuel Sauvée, le colloque a réuni des représentants du secteur bancaire, des armateurs, des experts et des membres d’institutions académiques pour explorer les solutions de financement face à la transition énergétique. La discussion s’est articulée autour de la question centrale de la mobilisation des capitaux nécessaires pour atteindre les objectifs environnementaux, tout en assurant la compétitivité de la flotte européenne face à une concurrence internationale accrue. Les échanges ont suivi un ordre précis, débutant par un cadrage du modérateur, suivi des interventions de Michel-Pierre Flipo (Crédit Agricole), d’une contribution vidéo de Frédéric Robard (Fimar) et de l’intervention de Philippe Renaudin (Mer Invest et Crédit Maritime), avant de s’ouvrir à une discussion plus large et des conclusions.
Participants
Modérateur
- Jean-Emmanuel SAUVÉE — Président de l’Académie de marine ; ancien président d’Armateurs de France ; cofondateur de Ponant
Intervenants
- Michel-Pierre FLIPO — Responsable adjoint du secteur shipping, Crédit Agricole CIB
- Frédéric ROBARD — Fondateur, Fimar (intervention par vidéo)
- Philippe RENAUDIN — Directeur général, Mer Invest et Crédit Maritime
- Jean-Marc SCHINDLER — Secrétaire perpétuel, Académie de marine
- François-Charles — Président de l’IRCE
- Bernard MAZUEL — Membre, Académie de marine
- Francis BAUDU — Membre, Académie de marine
- Amine LEHNA — Président de Deep Blue
- Rena LEE — Ambassadrice (rôle dans le processus BBNJ)
- Simon CASPAN-BERMAN — Participant, lauréat de la Tribune Bleue
Compte rendu des interventions
I. Les pistes de financement pour la décarbonation du secteur maritime : un défi à 3 000 milliards de dollars
Intervention de Jean-Emmanuel SAUVÉE, Président de l’Académie de marine
En ouverture de la table ronde, Jean-Emmanuel Sauvée pose le cadre du débat en soulignant l’ampleur du défi financier que représente la décarbonation du transport maritime. Il appelle à une grande créativité financière, les financements bancaires traditionnels ne pouvant couvrir qu’une faible part des besoins.
A. Un besoin d’investissement colossal face à des financements traditionnels insuffisants
L’intervenant chiffre le besoin d’investissement pour la décarbonation de la flotte mondiale à 3 000 milliards de dollars sur 25 ans. Ce montant colossal est destiné à financer les nouveaux combustibles, les infrastructures portuaires adaptées, la recherche et le renouvellement des navires. Face à ce constat, et alors que les financements bancaires classiques ne couvriraient qu’environ 10 % de ce besoin, il appelle à une mobilisation de toutes les énergies.
B. La mobilisation de l’épargne privée et le recours aux garanties publiques
M. Sauvée rappelle l’efficacité historique de l’épargne maritime privée en France. Il cite l’exemple de sa propre compagnie qui, à la fin des années 1980, a pu financer la construction de quatre navires grâce à 3 500 épargnants. Ce modèle, également appliqué à la pêche via les « Sofipêche », constitue une piste pour l’avenir.
Une deuxième piste réside dans les garanties publiques, sur le modèle du crédit export (assuré par Bpifrance) ou des Prêts Garantis par l’État (PGE) de la crise Covid-19. En garantissant les crédits à long terme, l’État incite les banques à financer plus facilement les projets, tout en étant moins contraint par les règles prudentielles (Bâle IV). Ce mécanisme peut s’avérer rentable pour l’État si les entreprises paient des primes d’assurance et qu’il n’y a pas de défaillances.
C. Le renforcement des fonds propres via des fonds d’investissement dédiés
L’un des principaux obstacles au financement, en particulier pour les entreprises familiales, est le manque de fonds propres. Pour y pallier, M. Sauvée plaide pour le développement de fonds d’investissement dédiés au secteur maritime (private equity, fonds d’infrastructure). Il salue les initiatives comme Mer Invest mais appelle à un engagement plus fort des acteurs publics, notamment les fonds souverains, pour démultiplier les capacités d’investissement.
D. L’affectation des taxes carbone à un « fonds océan »
La dernière piste évoquée concerne les revenus issus des taxes carbone européennes (ETS), qui représentent des milliards d’euros. Actuellement, 25 % de ces recettes doivent être allouées à des fonds pour l’innovation. M. Sauvée propose que les 75 % restants ne soient pas dilués dans les budgets des États mais abondent un « fonds océan » dédié. Ce fonds servirait à renforcer les fonds propres des entreprises, à subventionner des projets ou à aider les start-ups de l’économie bleue.
II. Le paysage du financement maritime : redistribution géographique et défis pour les banques européennes
Intervention de Michel-Pierre FLIPO, Responsable adjoint du secteur shipping, Crédit Agricole CIB
Michel-Pierre Flipo analyse l’évolution des acteurs du financement maritime, le rôle des banques face à la transition énergétique et les contraintes réglementaires qui pèsent sur elles.
A. Une redistribution majeure des acteurs du financement depuis 2008
L’intervenant présente une analyse comparative du marché du financement maritime qui révèle des changements profonds entre 2008 et 2023.
- En 2008, le marché (près de 400 milliards de dollars) était dominé à 90 % par les banques européennes, les banques allemandes représentant à elles seules près de 50 %.
- Quinze ans plus tard, l’encours a diminué à 340 milliards de dollars. La part des banques européennes a chuté à 40 %, tandis que celle des banques asiatiques a atteint 28,5 %. Le changement le plus spectaculaire est l’émergence des sociétés de crédit-bail chinoises, dont la part de marché est passée de 0,6 % à près de 25 %.
Au sein de l’Europe, les banques françaises (BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale) sont devenues les leaders, représentant 34 % du financement maritime européen.
B. La triple contrainte : climat, régulation et concurrence
M. Flipo identifie trois défis majeurs pour les banques européennes.
- 1. L’accompagnement de la transition énergétique : Les banques signataires des Principes Poséidon, comme le Crédit Agricole, se sont engagées à réduire l’empreinte carbone de leur portefeuille. Il souligne un décalage entre les objectifs et les émissions réelles, influencées par des événements comme la fermeture du canal de Suez. Il avertit que l’arrêt du financement des navires transportant des énergies fossiles pourrait réduire la capacité bancaire et menacer l’approvisionnement énergétique.
- 2. La contrainte réglementaire (Bâle IV) : Cette nouvelle réglementation, en imposant d’allouer davantage de fonds propres, renchérit le coût du crédit. M. Flipo estime que cette mesure pénalisera surtout les PME maritimes, plus dépendantes du crédit bancaire.
- 3. La concurrence accrue : Les banques européennes font face aux acteurs asiatiques, moins soumis aux mêmes contraintes, et aux Alternative Credit Providers (fonds de private equity comme KKR) qui peuvent financer des actifs plus anciens sur des durées plus longues.
C. Les mécanismes bancaires de soutien à la transition
En réponse à une question sur l’innovation, M. Flipo détaille deux types de financements.
- 1. Les prêts « verts » (Green Loans), destinés à des actifs vertueux (navires au GNL, méthanol).
- 2. Les prêts liés à la durabilité (Sustainability Linked Loans), dont la marge est ajustée selon l’atteinte d’indicateurs de performance par l’armateur (réduction de consommation, investissements dans l’efficience énergétique). Ces prêts encouragent les technologies d’optimisation (routage, peintures, etc.) mais le financement de navires 100 % autonomes est jugé prématuré.
III. Pour une ambition maritime française et européenne : la nécessité d’inventer de nouveaux outils
Intervention de Frédéric ROBARD, Fondateur, Fimar (vidéo)
Frédéric Robard plaide pour la création de nouveaux mécanismes financiers afin de soutenir la flotte française face aux enjeux de la décarbonation et de la compétition mondiale.
A. Les défis de la décarbonation et de la forte intensité capitalistique
Le secteur fait face à un double défi : une transition écologique coûteuse (hydrogène, vélique, e-carburants) et une forte intensité capitalistique exigeant des fonds propres que la plupart des compagnies françaises peinent à mobiliser.
B. Un historique des dispositifs de financement français, entre innovations et abandons
M. Robard retrace l’évolution des outils de financement en France, déplorant l’abandon de dispositifs ambitieux.
- La loi de 1996 (article 238 bis HN), qui permettait de lever des fonds auprès de personnes physiques et morales, fut abrogée après un an.
- Elle a été remplacée par les GIE fiscaux (1998-2005), puis par le dispositif actuel de l’article 39C, qui limite la levée de fonds aux banques.
- Pour la pêche, les SOFIPECH ont également été abrogés suite à une interdiction de Bruxelles.
C. Propositions pour une nouvelle stratégie de financement
Pour que la France existe sur la scène maritime, M. Robard propose de permettre à nouveau la levée de fonds auprès des personnes physiques et des fonds d’investissement, de mobiliser des garanties de l’État via Bpifrance, d’instaurer un « suramortissement vert » et de réduire les durées d’amortissement.
IV. Le financement de proximité et l’accompagnement des PME maritimes
Intervention de Philippe RENAUDIN, Directeur général, Mer Invest et Crédit Maritime
Philippe Renaudin aborde le financement depuis l’angle des PME et TPE, en insistant sur les besoins concrets des entreprises de terrain.
A. Le Crédit Maritime : un acteur de proximité ancré dans les territoires
Il présente le Crédit Maritime comme une institution centenaire, née du monde de la pêche et étendue à toutes les activités maritimes (cultures marines, EMR, biotechs). Via ses fonds d’investissement comme Mer Invest, il a accompagné plus de 30 entreprises du Grand Ouest, dont Neoline.
B. Les trois besoins essentiels des entreprises maritimes
M. Renaudin identifie trois conditions pour le développement des PME.
- 1. La lisibilité et la stabilité à long terme : Les investissements lourds (un bateau de pêche de 25m coûte 6-7 M€) exigent une vision claire, alors que le temps politique est souvent déconnecté du temps économique.
- 2. Un soutien à la transition par un mix public-privé : Le risque lié aux technologies nouvelles doit être partagé. Il cite le rôle de BPI France dans des projets véliques comme Neoline, rendu possible par le co-investissement.
- 3. L’accompagnement des entrepreneurs : Les PME manquent souvent de compétences transversales. Il salue les incubateurs et structures d’accompagnement qui permettent à de grands groupes de soutenir de jeunes entreprises.
C. Lever le verrou réglementaire sur les aides à la flotte de pêche
M. Renaudin alerte sur un obstacle majeur : la réglementation européenne, conçue pour limiter la surcapacité, interdit d’allouer des fonds publics à la construction de bateaux de pêche neufs. Ce verrou, aujourd’hui contre-productif, freine la transition écologique et la mise aux normes de sécurité d’une flotte dont l’âge moyen dépasse 32 ans. Il appelle à faire « sauter ce verrou » pour permettre le renouvellement et la décarbonation, non pour augmenter la capacité de pêche.
V. Discussion générale et perspectives
A. Échange sur les modèles de financement passés et la souveraineté européenne
En réaction aux interventions, Jean-Emmanuel Sauvée déplore l’abandon des « KG » allemands (sociétés en commandite) qui ont financé une flotte considérable grâce à l’épargne privée. Il propose un « certificat d’investissement maritime » à l’échelle européenne, garanti par la BCE.
Michel-Pierre Flipo tempère cet enthousiasme, rappelant les dérives du système KG qui a conduit à financer des navires à 100 %, une pratique dangereuse. La mauvaise gestion des risques a provoqué la chute des banques allemandes sur ce marché.
Un intervenant de la salle (« ami d’Allemagne ») confirme que les investisseurs privés (« les dentistes ») ont tout perdu lors de la crise post-2008. Il met surtout en garde contre le risque stratégique d’une flotte européenne financée par des banques chinoises, qui exposerait l’Europe à des menaces pour sa souveraineté en cas de crise.
B. Vers une mobilisation de la BEI et de l’épargne privée
Philippe Renaudin suggère que la Banque Européenne d’Investissement (BEI) pourrait jouer un rôle en partageant les risques liés à l’innovation. Il propose aussi de diriger l’épargne privée des clients des banques de détail vers des projets maritimes vertueux, capitalisant sur l’image positive du secteur.
C. L’enjeu de l’épargne maritime et l’implication de la jeunesse
En conclusion du colloque, Jean-Marc Schindler (Secrétaire perpétuel de l’Académie de marine) soutient l’idée de réhabiliter un financement participatif (type « parts de quirat ») qui crée un lien social fort et attire les Français vers la mer. Il insiste sur le fait que le renouvellement de la flotte de pêche est un impératif de « sauvegarde de la vie humaine en mer ».
Jean-Emmanuel Sauvée confirme que la notion d’« épargne maritime » sera une des propositions clés des travaux du colloque. Il la qualifie d’« épargne d’impact ».
Amine Lehna (Président de Deep Blue) souligne le rôle stratégique de la jeunesse. Son implication est un levier pour mobiliser l’opinion publique, condition nécessaire à l’obtention de la « volonté politique » et des financements pour le secteur.
VI. Discours de clôture : naviguer de conserve vers une souveraineté européenne
Intervention de Jean-Emmanuel SAUVÉE, Président de l’Académie de marine
En clôture du symposium, M. Sauvée tire les enseignements des travaux. Il appelle à dépasser les passions pour trouver des compromis apaisés sur la pêche et les aires protégées, guidés par la science. Il souligne la prise de conscience mondiale sur les pollutions plastiques et appelle à actualiser les données sur l’économie bleue. Constatant que la science et le multilatéralisme sont « en danger », il appelle à « naviguer de conserve » à l’échelle européenne pour affirmer les souverainetés économique, alimentaire et de défense.
Rena Lee, ambassadrice, avait auparavant insisté sur le « BBNJ Spirit », cet esprit de compromis et de coopération indispensable pour affronter les défis océaniques, en s’appuyant sur la science et des approches multidisciplinaires.
Conclusion générale
Cette rencontre a mis en évidence un paradoxe majeur : alors que le secteur maritime est confronté à un besoin d’investissement sans précédent pour sa décarbonation, les sources de financement traditionnelles, notamment bancaires européennes, se contractent sous l’effet de contraintes réglementaires (Bâle IV) et d’une concurrence internationale accrue, principalement asiatique.
Un consensus fort s’est dégagé sur la nécessité de diversifier les outils financiers. Les propositions de Jean-Emmanuel Sauvée (mobilisation de l’épargne privée, garanties publiques, fonds d’investissement dédiés et fléchage des taxes carbone vers un « fonds océan ») et de Frédéric Robard (nouveaux dispositifs fiscaux) ont reçu un écho favorable. L’idée d’une « épargne maritime », soutenue par Jean-Marc Schindler, a été retenue comme un levier économique et social majeur.
Cependant, des points de vigilance ont été soulevés. Michel-Pierre Flipo a alerté sur les risques de mécanismes non encadrés, en référence aux dérives des « KG » allemands, et a souligné la perte de compétitivité des banques européennes. Philippe Renaudin, de son côté, a mis en lumière une divergence fondamentale entre les objectifs de transition et un cadre réglementaire européen qui bloque le financement public du renouvellement de la flotte de pêche, un point qu’il juge critique pour la sécurité des marins.
Les questions laissées en suspens sont cruciales : comment articuler les différents leviers (publics, privés, réglementaires) dans une stratégie cohérente ? Comment lever les verrous réglementaires qui entravent l’action publique, notamment pour la pêche ? Enfin, comment garantir que la flotte stratégique européenne ne dépende pas de financements extra-européens, un risque de souveraineté souligné par plusieurs intervenants ? Ces questions dessinent un champ d’action stratégique pour les décideurs dans la perspective de la Conférence des Nations unies sur l’océan.
Informations documentaires
- Type
- Colloque
- Date
- mars 2025
- Auteur
- Deep Blue Foundation
- Éditeur
- Deep Blue Foundation
- Centre d’études
- ILEB
- Langue originale
- français
- Document original
- PDF, 9 pages
- Texte intégral
- Transcription du document original



