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Interview du ministre de l’Intérieur de Tuvalu

Amine Lehna

Publié dans Marine & Océans

Couverture : Interview du ministre de l’Intérieur de Tuvalu

Résumé

Entretien avec le ministre de l’Intérieur de Tuvalu sur l’adaptation de l’archipel à la montée du niveau de la mer.

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Entretien avec Maina Vakafua Talia, ministre de l’Intérieur, du Changement climatique et de l’Environnement de Tuvalu

Propos recueillis par Amine Lehna

À Tuvalu, archipel de neuf atolls coralliens situé au cœur du Pacifique entre Hawaï et l'Australie, la montée du niveau de la mer ne pose plus seulement une question environnementale. Elle oblige un État entier à choisir la manière dont il entend survivre. Faut-il préparer le départ d’une partie de la population, au nom du réalisme climatique ? Ou faut-il d’abord tout faire pour que les Tuvaluans puissent continuer à vivre sur leurs terres ? Explications.

Ce débat traverse désormais la vie politique de l’archipel. Le traité Falepili Union, signé avec l’Australie en novembre 2023 et entré en vigueur en août 2024, a ouvert une voie de mobilité climatique vers Canberra, avec 280 visas par an. Il reconnaît aussi la continuité de la souveraineté tuvaluane malgré la montée des eaux. Mais il pose, en creux, une question que beaucoup d’États insulaires redoutent : à partir de quand l’adaptation devient-elle une préparation à l’exil ?

Maina Vakafua Talia, ministre de l’Intérieur, du Changement climatique et de l’Environnement depuis février 2024, refuse que cette alternative devienne le seul horizon. Théologien de formation, engagé depuis des années dans les réseaux climatiques tuvaluans, il est aujourd’hui l’une des voix les plus nettes du maintien sur place. Il défend l’idée que les Tuvaluans doivent pouvoir rester sur leurs terres ancestrales sans avoir à payer le prix d’un réchauffement climatique dont ils ne sont pas les auteurs.

Cette position n’a rien d’un slogan. Dans un pays dont l’altitude moyenne avoisine deux mètres, rester suppose de protéger l’eau potable, les terres cultivables, les routes, les écoles, les lieux de culte et les cimetières. Cela suppose aussi de rehausser certains terrains, d’adapter l’habitat, de défendre la souveraineté territoriale et de faire reconnaître la continuité de l’État, même si une partie du territoire devenait inhabitable. C’est dans cette logique qu’il faut comprendre le rapprochement engagé entre le ministre et l’architecte français Jacques Rougerie, connu pour son engagement auprès des peuples insulaires et des territoires littoraux. Les deux hommes travaillent notamment à un projet de musée résilient, capable de résister à la montée des eaux et de préserver, sur place, une part de la culture et de l’héritage tuvaluans. Pour Maina Talia, l’enjeu n’est pas de produire un symbole de plus autour de Tuvalu. Il est de trouver des partenaires capables de travailler sur des réponses concrètes : habitat adapté, terres rehaussées, protection des lieux de vie, maintien des communautés sur place. L’essentiel reste la ligne portée par le ministre : la montée des eaux ne doit pas faire du départ la seule issue possible. Cette ligne s’est aussi traduite sur le terrain du patrimoine. Avec son ambassadeur auprès de l’Unesco, Tuvalu a engagé une démarche inédite : faire reconnaître, à travers les neuf îles et atolls de l’archipel, un paysage culturel couvrant l’ensemble du territoire tuvaluan. La procédure ne permet pas d’inscrire abstraitement une nation entière au patrimoine mondial. Tuvalu a donc construit son dossier comme un bien culturel en série, composé de Nanumea, Niutao, Nanumanga, Nui, Vaitupu, Nukufetau, Funafuti, Nukulaelae et Niulakita.

Que signifie concrètement la montée du niveau de la mer dans la vie quotidienne des habitants de Tuvalu ?

La montée du niveau de la mer n’est plus une menace lointaine pour les habitants de Tuvalu ; c’est une réalité que nous vivons chaque jour. Elle affecte nos maisons, nos terres, nos ressources en eau et nos moyens de subsistance. Nous constatons directement les effets du changement climatique à travers l’érosion côtière, les inondations et

l’intrusion d’eau salée. Dans certaines communautés, cela signifie protéger les habitations, surveiller les réserves d’eau douce ou adapter les cultures traditionnelles aux nouvelles conditions. Ces défis nous obligent à nous adapter et à repenser nombre de nos modes de vie et de nos pratiques traditionnelles. Si nous demeurons résilients, répondre à ces impacts reste difficile, notamment en raison de nos ressources et de nos capacités limitées. Néanmoins, nos communautés continuent de travailler ensemble pour protéger nos îles et notre mode de vie.

Comment les habitants de Tuvalu imaginent-ils leur avenir face à la montée des eaux ?

Pour les habitants de Tuvalu, abandonner nos îles n’est pas envisageable. Tuvalu est notre foyer, notre identité et notre héritage. C’est ici que se trouvent nos familles, nos terres ancestrales, nos lieux de mémoire, nos traditions et notre manière de vivre ensemble. La montée du niveau de la mer nous oblige à nous adapter, mais elle ne doit pas nous obliger à renoncer à ce que nous sommes.

Malgré les défis posés par le changement climatique, nous continuons de garder espoir en l’avenir de notre nation. Nous croyons qu’avec de la détermination, de l’innovation et des partenariats solides, Tuvalu peut durer et prospérer. Cela suppose de renforcer nos capacités d’adaptation, de protéger nos communautés, nos ressources en eau, nos terres et notre patrimoine culturel.

Notre avenir dépend non seulement de nos propres efforts, mais aussi d’une coopération réelle avec la communauté internationale. Nous avons besoin de partenaires qui comprennent que la mobilité peut être une option, mais qu’elle ne doit jamais remplacer notre droit de rester. Ensemble, nous pouvons renforcer notre résilience et faire en sorte que les générations futures de Tuvaluans puissent continuer à appeler ces îles leur maison.

Tuvalu a déposé une candidature sans précédent à une reconnaissance au patrimoine mondial de l’Unesco. Que signifie la volonté de protéger le patrimoine d’une nation lorsque cette nation elle-même est menacée par la mer ?

Notre patrimoine culturel raconte qui nous sommes en tant que peuple. Il reflète notre histoire, nos traditions, nos valeurs, notre résilience et notre force. Si Tuvalu est vulnérable aux effets du changement climatique, cette vulnérabilité ne doit jamais nous définir. Ce sont au contraire notre résilience et notre détermination qui doivent être reconnues et célébrées. Obtenir une reconnaissance et une protection internationales pour notre patrimoine culturel est donc d’une importance cruciale. En sollicitant la reconnaissance de Tuvalu dans son ensemble au patrimoine mondial de l’Unesco, nous cherchons à préserver non seulement nos paysages physiques, mais aussi l’identité culturelle et les traditions vivantes qui ont porté notre peuple depuis des générations.

Que devrait faire aujourd’hui la communauté internationale pour Tuvalu et les autres nations insulaires ?

La communauté internationale doit renforcer sa coopération et ses partenariats avec Tuvalu et les autres nations insulaires vulnérables. Le changement climatique est un défi mondial qui exige une action collective et une responsabilité partagée. Nous avons besoin d’un soutien continu en matière d’adaptation climatique, de développement durable, de renforcement de la résilience et de réponse aux pertes et dommages. Plus encore, nous avons besoin de partenaires engagés à nos côtés pour nous aider à garantir un avenir que nous pourrons transmettre à nos enfants et aux générations futures. En travaillant ensemble, nous pouvons faire en sorte que les petites nations insulaires ne se contentent pas de survivre, mais continuent de prospérer face au changement climatique.

Note sur l’auteur

Directeur du développement et des relations internationales de la Fondation Jacques Rougerie Académie des beaux-arts ; Président du Think-tank Universitaire Deep Blue.

Informations documentaires

Type
Article
Date
juin 2026
Centre d’études
DMGO
Langue originale
français
Document original
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