Articledécembre 20255 min de lecture

Le combat des petits États du Pacifique contre la submersion

Amine Lehna

Publié dans Marine & Océans

Couverture : Le combat des petits États du Pacifique contre la submersion

Résumé

Menacés par la montée des eaux alors qu’ils émettent moins de 1 % des gaz à effet de serre, les micro-États du Pacifique font entendre leur voix sur la scène internationale.

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Le 9 novembre 2021, en plein sommet de la COP26, Simon Kofe, ministre du gouvernement de Tuvalu, est apparu à l’écran en costume... les pieds plongés dans l’océan jusqu’aux genoux. Cette image choc a fait le tour du monde, illustrant de manière frappante la montée inexorable du niveau de la mer qui menace d’engloutir ce petit État insulaire. Un geste symbolique pour le moins paradoxal : les micro-États du Pacifique ne représentent qu’une infime fraction (moins de 1 %) des émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais sont en première ligne de leurs conséquences. Beaucoup risquent de devenir inhabitables d’ici quelques décennies, voire de disparaître sous les eaux. Portée par cette réalité implacable, leur voix gagne en légitimité sur la scène internationale. Conscients que le temps presse, ces États déploient à la fois une diplomatie offensive et un soft power climatique fondé sur l’impact émotionnel, pour tenter d’obtenir gain de cause.

ACTIVISME DIPLOMATIQUE

Critiquant le manque d’actions concrètes de la part des grands pollueurs, les micro-États du Pacifique mènent un activisme diplomatique tous azimuts pour forcer le changement. L’exemple le plus marquant est celui du Vanuatu qui, en 2021, après deux ans d’une campagne soutenue (notamment par un collectif d’étudiants du Pacifique), a réussi à fédérer une coalition de 132 États autour d’une résolution de l’ONU demandant un avis consultatif à la Cour internationale de Justice (CIJ) sur les obligations des États en matière de climat. Adoptée à l’Assemblée générale, cette résolution a mené à un avis historique rendu le 23 juillet 2025 dans lequel la CIJ affirme que le réchauffement climatique constitue une « menace urgente et existentielle » obligeant donc les États, en vertu du droit international (coutumier ou conventionnel), à protéger le système climatique. La Cour précise que tout manquement grave à ces obligations peut engager la responsabilité internationale d’un État et ouvrir la voie à des réparations. Jamais encore la plus haute cour des Nations unies n’avait statué sur le climat.

Autre exemple emblématique, celui de la Commission des petits États insulaires sur le changement climatique et le droit international (COSIS), fondée par Tuvalu et Antigua-et-Barbuda, qui a obtenu du Tribunal international du droit de la mer un avis rendu le 21 mai 2024, affirmant que les États parties à la Convention sur le droit de la mer ont l’obligation de lutter contre les effets du changement climatique sur le milieu marin, et reconnaissant les émissions de CO₂ comme une forme de pollution. Incapables de contraindre directement les grands émetteurs, ces micro-États innovent donc en façonnant, par la voie du droit, de nouvelles normes internationales. Ces offensives diplomatiques illustrent la manière dont ils exploitent avec habileté les mécanismes onusiens, transformant leur faible poids territorial en avantage stratégique par le jeu du nombre – une voix par État – qui leur permet de peser collectivement sur les décisions internationales.

SOFT POWER CLIMATIQUE

Les micro-États du Pacifique déploient également un soft power climatique puissant, toujours fondé sur l’impact émotionnel. Confrontés à un destin tragique dont ils ne sont pas responsables, ils transforment leur vulnérabilité en force de persuasion. Dès les années 1990, ils se sont regroupés au sein de l’Alliance des petits États insulaires (AOSIS) afin de porter ensemble leurs revendications dans les négociations climatiques. Malgré des moyens dérisoires, cette coalition a réussi à faire entendre sa voix bien au-delà de son poids économique. Son mot d’ordre - 1.5 to Stay Alive – qui réclame de limiter le réchauffement global à 1,5 °C –, avait fini par s’imposer dans l’Accord de Paris de 2015. Après le passage dévastateur du typhon Haiyan en 2013, l’AOSIS avait en effet mis sur la table des négociations la notion de « pertes et dommages » climatiques qui sera finalement reprise par l’Article 8 de l’Accord qui reconnaît l’importance de « prévenir, minimiser et traiter » ces pertes et dommages même si, compromis oblige, le texte n’établit pas de responsabilité légale ou de compensation. Comme on l’a vu avec la conférence de presse choc du ministre tuvaluan Simon Kofe, les pieds dans l’eau, à la COP26, en 2021, les États insulaires s’exprime aussi à travers des actions à forte portée médiatique. En 2009, les Maldives avaient eux-mêmes tenu une réunion gouvernementale…sous l’eau pour alerter sur la montée des océans. Ces mises en scène fortes qui suscitent l’empathie du public n’ont pas seulement pour objectif de faire la une des médias. Elles visent aussi à mobiliser les sociétés civiles internationales pour exercer une pression sur leurs décideurs. Et tous les moyens sont bons : en 2014, c’est une poésie de la jeune Marshallaise Kathy Jetn̄il-Kijiner qui avait touché au cœur les dirigeants internationaux à l’ONU. Chaque succès symbolique permet de nourrir le récit d’un « David insulaire » contre les « Goliath pollueurs ».

LE PARI DU NUMÉRIQUE ?

S’affirmer sur la scène internationale n’empêche pas les États menacés du Pacifique de préparer leur survie. Ils explorent des solutions inédites pour préserver leur existence dans un scénario catastrophe de submersion. En 2022, le ministre tuvaluan, Simon Kofe, toujours lui, a annoncé la création d’une réplique numérique de l’archipel dans le métavers1, afin de conserver son patrimoine et de maintenir sa reconnaissance en tant que nation, même en cas de submersion totale. Cette idée, impensable il y a peu, illustre une mutation profonde de la notion d’État et de citoyenneté. Face à la disparition de leur territoire, les nations insulaires interrogent notre époque : que devient un État sans frontières ? En investissant l’espace numérique, ces peuples ne fuient pas la réalité : ils la prolongent. Le méta-vers devient à la fois refuge, mémoire et acte politique.

INNOVER POUR EXISTER

Les îles du Pacifique veillent enfin toujours à établir de nouveaux partenariats internationaux pour renforcer leur résilience. En septembre 2025, le gouvernement des Tuvalu a signé à Paris un accord avec la Fondation Jacques Rougerie - Académie des beaux-arts, pour le développement de solutions architecturales face à la montée des eaux et pour la promotion de la recherche scientifique. Le ministre tuvaluan Maina Talia y a affirmé avec force la volonté de son peuple de rester sur ses terres ancestrales, refusant que l’exil devienne l’unique issue. Ce type d’initiative s’inscrit dans un mouvement plus large mené par le Global Centre for Climate Mobility à travers l’initiative Rising Nations. Leur objectif : préserver la souveraineté, la culture et les droits des peuples atolliens, même en cas de déplacement forcé. Cette nouvelle diplomatie climatique ne cherche plus seulement à ralentir la catastrophe, mais à garantir la continuité politique de ces nations menacées.

Note sur l’auteur

Directeur du développement et des relations internationales de la Fondation Jacques Rougerie, Fondateur et président du think tank www.deepbluefoundation.org

Notes

  1. 1.

    Le métavers est un univers numérique immersif, accessible via Internet, dans lequel les utilisateurs peuvent interagir entre eux et avec des environnements virtuels comme s’ils y étaient réellement.

    ↩︎

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Type
Article
Date
décembre 2025
Centres d’études
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Langue originale
français
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