Article22 octobre 20264 min de lecture

ALFRED THAYER MAHAN, OU LE FONDATEUR DE LA STRATÉGIE NAVALE

Maylis Real

Couverture de « Alfred Thayer Mahan, ou le fondateur de la stratégie navale »

Résumé

Principal penseur de la stratégie navale, le contre-amiral Alfred Thayer Mahan (1840-1914), fut le premier à la différencier nettement de la stratégie terrestre. Il joua un rôle central dans le développement de la marine américaine. Les idées mahaniennes contribuèrent à faire de l’US Navy la première flotte de guerre et fascinèrent bon nombre de générations de marins.

Texte intégral transcrit du document original.Consulter la version originale (PDF) (PDF)

1) Une pensée déterminante dans l’histoire stratégique des États-Unis

Le contre-amiral Alfred T. Mahan fut un célèbre géostratège naval américain. Né tout près de l’Académie militaire de West Point, dans laquelle son père enseignait l’histoire et la tactique, il poursuivit des études d’histoire militaire et sortit diplômé de l’Académie navale d’Annapolis en 1859. Il fut d’abord marin lors de la guerre de Sécession (1861-1865), puis enseignant et président du Naval War College. Cette institution, rattachée à l’US Navy et spécialisée dans la recherche sur la guerre navale, lui offrit le cadre rêvé pour développer ses idées. Les cours qu’il y donna et ses publications connurent un grand succès. Bien que peu connu et peu lu en France, certains de ses ouvrages bouleversèrent la tactique de guerre américaine. Il publia notamment en 1890 The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783, traduit en français en 1899, puis une compilation de ses cours et leçons de 1997 à 1911 sous le titre Naval Strategy. Il occupa également des fonctions d’importance, comme conseiller naval du président McKinley pendant la guerre hispano-américaine de 1898, ou représentant de l’US Navy à la conférence sur le désarmement de La Haye de 1899.

Mahan considérait que la stratégie navale devait être mise au service des intérêts de puissance d’un État. Elle avait pour but de « créer, de favoriser, d’accroître, aussi bien pendant la paix que pendant la guerre, la puissance maritime d’un pays »1. La puissance maritime était pensée comme la clé de la puissance globale. Lorsque Alfred Mahan prit conscience du rôle de la puissance maritime dans la prospérité des Nations, il désira que les États-Unis se dotent d’une doctrine navale et d’une flotte (tant marchande que guerrière) prenant pour exemple l’hégémonie dont bénéficiait le Royaume-Uni sur les océans depuis la guerre de Sept Ans (1756-1763). Il participa au mouvement qui mena les États-Unis de l’isolationnisme à l’impérialisme. Proche de l’administration, Mahan conseilla et influença Theodore Roosevelt, homme d’État américain, puis président de 1901 à 1909. Il joua ainsi un grand rôle dans la décision du Congrès de construire une flotte américaine et de mettre en place la Grande flotte blanche, destinée à exhiber les capacités américaines grandissantes en haute mer. Il posa les prémices de l’hégémonie américaine sur l’Atlantique occidentale et le Pacifique, et parvint à persuader les hommes de son temps de la pertinence d’une flotte marchande, d’une flotte militaire et de points d’ancrage outre-mer.

2) Les fondements de la puissance maritime selon Alfred Mahan

Mahan considéra d’abord la puissance maritime selon trois piliers : la possession d’une flotte marchande dynamique pour un commerce maritime développé, une marine de guerre en charge de protéger le commerce, et des colonies ou points outre-mer constituant des entrepôts et abris pour les flottes marchande et guerrière. Avec le temps, il ajusta sa définition, ne limitant plus la puissance à la simple réunion des fondements susnommés. Il dégagea, avec un certain déterminisme, six conditions « naturelles » jouant un rôle dans la capacité d’un État à devenir une puissance maritime : la situation géographique, la conformation (longueur et accessibilité des côtes, climat), l’étendue territoriale (le nombre d’habitants vivants sur les côtes), la taille de la population, le caractère national et enfin la qualité du gouvernement et son aptitude à tenir une stratégie. Mahan pensait les tempéraments nationaux centraux. Il expliquait en partie le retard de la puissance navale française par la prédominance de la richesse foncière au sein de l'aristocratie et son désintérêt pour le commerce. À l'inverse, il considérait que les Anglais détenaient par nature des instincts de négociants. Il prenait ainsi l'Angleterre pour parfaite incarnation de cette puissance nouvellement théorisée et décrédibilisait les facteurs terrestres. Sa méthode fut qualifiée « d'historique », car il tirait ses conclusions des leçons de l'histoire.

3) Le dualisme Terre/Mer en géopolitique

D'abord isolationniste, Alfred T. Mahan devint impérialiste lorsqu'il prit conscience du Sea Power, c'est-à-dire que la mer incarne le levier de la puissance globale. Son étude comparative des puissances anglaise et française l'incita à conclure au triomphe quasi-systématique de la puissance maritime sur la puissance continentale. Cette vision duale des sources de puissance n'est pas propre à Alfred Mahan. On la retrouve chez le philosophe Carl Schmitt (1888-1985), disant que « L'histoire mondiale est l'histoire de la lutte des puissances maritimes contre les puissances continentales et des puissances continentales contre les puissances maritimes »2, mais également chez Halford John Mackinder (1861-1947). Cet autre grand géopoliticien, à l'inverse d'Alfred Mahan, accordait la prédominance au contrôle de la surface terrestre. Né en Angleterre, enseignant à Oxford, puis directeur de la London School of Economics, il prononça en 1904 une conférence devenue célèbre : The geographical pivot of history. Il considérait les politiques étatiques comme étant en partie déterminées par la géographie et le milieu. Il affirmait, quelques années après Mahan, que l'essor des chemins de fer s'apprêtait à renverser les facteurs de puissance, donnant désormais la prééminence au contrôle des espaces terrestres. Il ne s'agissait plus de dominer les mers pour contrôler le monde, mais de dominer le Heartland, un espace s'étendant de l'Europe de l'Est à l'Asie centrale.

Qui de la puissance navale ou du contrôle des ressources terrestres peut faire naître une puissance globale ? La question reste ouverte. Retenons le rôle considérable de la pensée mahanienne et de la stratégie navale dans le développement de la puissance américaine, et gardons à l’esprit les idées d’Alfred Mahan à l’heure de la maritimisation des économies de notre siècle.

Notes

  1. 1.

    Mahan Alfred Thayer, Influence de la puissance maritime dans l’histoire : 1660-1783, Paris, La Bibliothèque des introuvables, 2001, 457 p.

    ↩︎
  2. 2.

    Schmitt Carl, Terre et mer : un point de vue sur l'histoire mondiale, 1942.

    ↩︎

Sources

ENCEL Frédéric, (2024), L’art de la guerre par l’exemple. Stratèges et batailles. Paris, Flammarion, p.133-136. En ligne : https://shs.cairn.info/l-art-de-la-guerre-par-l-exemple-strateges-et-batailles--9782080444066-page-133?lang=fr

MAHAN Alfred Thayer, (2001), Influence de la puissance maritime dans l’histoire : 1660-1783, Paris, La Bibliothèque des introuvables, 457 p.

MOTTE Martin, (2014), « XIV. Mahan : le stratégiste, le géopoliticien et le stratège », Penseurs de la stratégie. Paris, Hermann, p.163-175. En ligne : https://doi.org/10.3917/herm.holei.2014.01.0163

Informations documentaires

Type
Article
Date
22 octobre 2026
Auteur
Maylis Real
Langue originale
français
Document original
PDF, 6 pages
Texte intégral
Transcription du document original

Toutes les publications

Autres publications