Colloquemars 202517 min de lecture
Colloque: Recherche maritime et océanographie opérationnelle – IA, flottes et observation à long terme
Colloque sur la recherche scientifique maritime et l’océanographie opérationnelle
Deep Blue Foundation

Résumé
Compte rendu de la table ronde consacrée à la recherche scientifique marine lors du colloque des Académies de marine européennes, à Marseille en mars 2025. Modérée par Alain Bovis, elle a réuni Vincent Rigaud (Ifremer), Paulo Martins Gonçalves (Institut hydrographique du Portugal) et Christian Tamburini (CNRS) sur l’observation de l’océan, la flotte océanographique, l’innovation technologique et la structuration de l’océanographie opérationnelle.
Informations générales
- Intitulé de l’événement : La recherche scientifique maritime (Thème 5) / Colloque sur les enjeux océaniques contemporains
- Organisateur : Académie de marine
- Date : 25 et 26 mars 2025
- Lieu : Marseille, École nationale supérieure maritime (ENSM) et TANGRAM Center de CMA CGM
- Modération : Alain Bovis
- Thème : Les enjeux, défis et moyens de la recherche scientifique maritime ; les avancées scientifiques et technologiques au service de la connaissance, de la protection et de l’exploitation durable des océans.
- Synthèse réalisée par : Deep Blue
Présentation du colloque
La table ronde, organisée par l’Académie de marine et modérée par Alain Bovis, a abordé la place de la science océanique face aux grands défis contemporains, la structuration de l’océanographie opérationnelle, les capacités technologiques et la flotte française, l’innovation (AUV, ROV, USV, IA), la diplomatie scientifique et la coopération internationale. Les interventions principales ont été assurées par Vincent Rigaud (Ifremer), Paulo Martins Gonçalves (Institut hydrographique du Portugal) et Christian Tamburini (CNRS), avec une contribution de Pasquine Albertini (Green Marine Europe) et un exposé technique de Jean‑Marc Philip (Minway) sur l’appareil SIBOB. Les échanges avec la salle ont porté sur l’articulation science‑société, la gouvernance et le financement des flottes, la décarbonation des usages, les navires d’opportunité, et la complémentarité des initiatives privées et publiques. Alain Bovis a ouvert et conclu la séance, en formulant des recommandations structurantes pour l’UNOC et l’océanographie européenne.
Participants
- Modérateur
- Alain BOVIS — Ingénieur général de l’armement, ancien président de l’Académie de marine
- Intervenants
- Vincent RIGAUD — Directeur du centre méditerranéen de l’Ifremer; directeur adjoint scientifique de l’Ifremer; directeur du centre Atlantique (présentations successives)
- Paulo Martins GONÇALVES — Directeur adjoint et directeur financier, Institut hydrographique du Portugal
- Christian TAMBURINI — Directeur de recherche au CNRS, Institut méditerranéen d’océanologie (MIO); délégué scientifique au CNRS INSU
- Pasquine ALBERTINI — Green Marine Europe (ONG)
- Jean‑Marc PHILIP — Société Minway (appareils SIBOB)
- Autres participants
- Gilles BESSERO — Académie de marine
- Un marin retraité — participant de la salle
- Jean MERLY — participant non identifié
- Un participant de la salle
Compte rendu des interventions
I. La science en danger et l’urgence d’une mobilisation pour l’océan
Intervention d’Alain BOVIS, ingénieur général de l’armement, ancien président de l’Académie de marine
Alain Bovis ouvre la séance en alertant sur la fragilisation de la science et en plaçant l’océan au cœur des réponses aux grands défis planétaires.
A. Trois menaces pour la science contemporaine
Bovis identifie trois menaces: la remise en cause par une partie de l’opinion où « l’émotionnel prend le pas sur le rationnel »; la crise des vocations avec des difficultés de recrutement dans les filières scientifiques et techniques; l’émergence d’une « croisade anti‑science » au sein de la plus grande puissance mondiale. Il en déduit la nécessité d’un discours ferme et d’une mobilisation institutionnelle.
B. L’océan, pivot des enjeux climatiques, énergétiques, alimentaires et de biodiversité
Il affirme que la science est indispensable pour comprendre la trajectoire climatique, inventorier et qualifier les ressources océaniques (vivantes, énergétiques, minérales) et évaluer leur fragilité. L’océan, clé de la régulation du climat et réservoir de biodiversité, requiert observation et modélisation de haut niveau.
C. Programmes ambitieux et coopératifs: observation in situ et numérique
S’appuyant sur l’étude de l’Académie de marine « Enjeux croisés de la recherche et de l’océanographie opérationnelle », Bovis insiste sur la complémentarité entre modélisation et observation in situ. Il appelle à des programmes d’observation planétaires intégrant spatial, flottes océanographiques, drones et IA, portés par une coopération internationale, en priorité européenne. Il annonce des recommandations structurantes auxquelles il reviendra en conclusion.
II. L’Ifremer au service de l’action: missions, innovation et diplomatie scientifique
Intervention de Vincent RIGAUD, directeur adjoint scientifique de l’Ifremer; directeur du centre méditerranéen et du centre Atlantique de l’Ifremer
Vincent Rigaud présente l’Ifremer, ses missions, ses infrastructures et ses priorités, articulant recherche, expertise, innovation et partage des données.
A. Positionnement institutionnel et finalités stratégiques
Rigaud rappelle qu’Ifremer est le seul organisme français entièrement dédié à la recherche marine, représentant un quart de la recherche océanographique nationale et opérant de grandes infrastructures, notamment la Flotte Océanographique Française (FOF). Ses trois finalités: gestion durable des ressources (vivantes, minières, énergies marines renouvelables); protection et restauration des écosystèmes via des réseaux d’observation; partage des données à l’ère de l’océan numérique et des jumeaux numériques, grâce au supercalculateur de Brest. Il cite Annick Girardin: « C’est bien de compter les poissons […] ce qui m’intéresse, c’est de compter les pêcheurs dans 10 ans », soulignant la nécessité d’une modélisation prédictive.
B. Expertise pour les politiques publiques: Extraplac, surveillance et halieutique
Il illustre l’appui aux autorités:
- Extension du plateau continental (Extraplac, 2014‑2021) mobilisant flotte et géosciences.
- Surveillance du milieu marin (DCE) sur eutrophisation, contamination chimique, déchets.
- Évaluation des populations de poissons chaque année pour informer les quotas de pêche.
Objectif: passer d’une évaluation statique à une modélisation écosystémique pour « agir pour l’océan ».
C. Innovations de grande profondeur: Ulyx, IA embarquée, dualité défense
Rigaud détaille la flotte française: sous‑marins habités, AUV, ROV. Il met en avant l’AUV Ulyx (jusqu’à 6 000 m), doté d’IA embarquée capable d’analyser des données sonar, d’identifier des zones d’intérêt et de replanifier sa mission en autonomie. Applications duales en défense: surveillance des fonds et protection des câbles sous‑marins. Outils de restitution numérique (reconstruction 3D d’épaves) favorisent la « ré‑immersion » scientifique.
D. Partage des connaissances et diplomatie: One Ocean Science
Il insiste sur l’ouverture et le partage des données, clés pour les jumeaux numériques. Il annonce le congrès One Ocean Science à Nice (co‑organisé avec le CNRS), visant près de 1 800 participants et la formulation d’une dizaine de recommandations scientifiques pour les décideurs, couvrant restauration des écosystèmes, climat, pollution plastique et systèmes numériques intégratifs. Il transmet les excuses de François Houllier, mobilisé sur la préparation de cette conférence.
Échange avec la salle: place de la France et rationalisation des moyens
- Question d’un participant de la salle sur le « classement » de la France en grandes profondeurs et la rationalisation Ifremer/CNRS/Portugal.
- Rigaud répond: la France est dans le « top 5 » mondial pour la plongée habitée, probablement deuxième derrière la Chine; elle dispose du Nautile (6 000 m) et d’industriels AUV/USV de premier plan; moins d’équipements en nombre que les États‑Unis mais bien dotée au regard de sa communauté (2 500–3 000 chercheurs). Il souligne la dualité civilo‑militaire (exemple Woods Hole aux États‑Unis) et justifie le maintien stratégique du Nautile comme « flagship » pour 10 ans. Il alerte sur les coupes à la NOAA (1 800 postes) pouvant affecter le réseau Argo (4 000 flotteurs, moitié opérés par les États‑Unis), avec impacts à 3–5 ans sur les données T/S. Il ne voit pas de gisement d’économies évident dans une réorganisation des institutions françaises, estimant les collaborations fonctionnelles.
III. L’hydrographie à l’ère du S‑100: standards, observation et IA au service d’un océan unifié
Intervention de Paulo Martins GONÇALVES, directeur adjoint et directeur financier, Institut hydrographique du Portugal
Paulo Martins Gonçalves développe une vision prospective de l’hydrographie, centrée sur la standardisation (S‑100), les technologies d’observation et la coopération internationale.
A. Une approche globale de l’océan et un appel à explorer le profond
Gonçalves rappelle que l’océan est une entité connectée; seul un quart du plancher océanique est cartographié en haute résolution, surtout en zones côtières. Il appelle à explorer l’océan profond et à bâtir un système mondial d’observation durable et ouvert, reposant sur une recherche coopérative, afin d’atteindre les ODD, une croissance bleue et la préservation des écosystèmes.
B. Du S‑57 au S‑100: vers des cartes 3D dynamiques
Face à l’obsolescence du S‑57, l’OHI développe le standard S‑100, cadre polyvalent permettant une représentation tridimensionnelle dynamique. Un modèle 3D de profondeur à haute résolution se superpose à la carte, intégrant des données temps réel (marées), de sorte que le navigateur visualise le fond comme en survol, augmentant sécurité et précision de la navigation.
C. Capteurs, plateformes autonomes et IA: traiter le big data océanique
Il catégorise les technologies:
- Surface: bouées, drones aériens, satellites.
- Colonne d’eau: profileurs, AUV, gliders.
- Fond marin: réseaux câblés « smart cables », stations autonomes.
Les USV promettent des opérations plus sûres, rapides, durables. L’explosion des données impose standards ouverts, capacités de calcul et stockage, et le recours au big data et à l’IA. Une enquête internationale confirme l’émergence rapide de l’IA en géosciences marines et hydrographie.
Réponse à une interpellation sur Macao
- À Jean Merly qui interroge la recherche portugaise à Macao, Gonçalves répond: « Macao n’est pas l’heure. »
- Dans un autre échange, il recommande de développer une recherche « simple and safe », estimant la recherche actuelle trop publique et pas assez sécurisée face à des adversaires qui « changent les règles du jeu ».
IV. Observer pour comprendre et protéger: infrastructures françaises, données FAIR et cadre de confiance
Intervention de Christian TAMBURINI, directeur de recherche au CNRS (MIO); délégué scientifique au CNRS INSU
Christian Tamburini défend la nécessité d’une observation de long terme, ouverte et fiable, arrimée à des infrastructures nationales et européennes, pour nourrir les modèles et l’action publique.
A. Services écosystémiques et menaces: un océan sous pression
Tamburini rappelle le vaste domaine maritime français et la mobilisation du CNRS, notamment à travers le GDR « Océan et Mers » (OMER) (plus de mille scientifiques, disciplines incluant économie et sociologie). Il distingue les services d’approvisionnement, de soutien, culturels et de régulation. L’océan contient 50 fois plus de carbone que l’atmosphère et a absorbé plus de 30 % du CO₂ anthropique depuis l’ère industrielle; la valeur totale des services est estimée à plus de 29 500 milliards de dollars par an, supérieure au PIB américain. Ces services sont lourdement menacés par pollutions, surpêche, trafic maritime.
B. Observation de long terme et hausse record des températures de surface
Il souligne des records de température de surface en 2023, 2024 et 2025, signes de « souffrance » des écosystèmes. Les politiques de protection exigent des séries longues de données robustes, collectées par CNRS, Ifremer, IRD, via flotteurs, gliders, nouveaux capteurs, et observation spatiale (SWOT). Il situe ces efforts dans la Décennie des sciences océaniques et l’UNOC de Nice (juin 2025), sur fond d’incertitudes internationales où les sciences du climat sont fragilisées, notamment aux États‑Unis.
C. Infrastructures: Fr-OOS, MOOSE, EMSO‑LO, navires d’opportunité
Tamburini présente le French Ocean Observing System (Fr-OOS), symétrique d’EuroGOOS/GOOS, et des infrastructures:
- MOOSE (Méditerranée nord‑occidentale, depuis 2010): +0,5 °C des eaux intermédiaires (200–400 m) en 15 ans.
- EMSO‑LO (site câblé à 2 500 m au large de Toulon): baisse notable d’oxygène depuis 2014 liée à l’absence de convection profonde; outils innovants (robot BathyBot, récif BathyReef) pour étudier biodiversité des grands fonds.
- Navires d’opportunité: en complément de la FOF, le SNO SSS collecte des données de salinité de surface à l’échelle mondiale.
Il insiste sur le rôle de la FOF comme base indispensable et alerte sur un déficit de « 8 millions d’euros » sur la flotte française depuis quatre ans.
D. Des données aux modèles: principes FAIR et cadre de confiance
Les données alimentent les jumeaux numériques; sans forçage constant par des observations robustes, les modèles produisent un « réalisme limité ». Tamburini défend les principes FAIR et insiste sur la confiance: la communauté scientifique doit garantir qualité, pertinence et interprétation, ce qui suppose une « révolution organisationnelle » au service de la société.
Échanges et positions sur partenariats, éthique et financements
- Tamburini juge nécessaires les partenariats science‑industrie, reconnaissant des délicatesses éthiques accrues en sciences de l’environnement/climat. Il estime les relations avec les ONG « peut‑être pas assez fortes » et propose des grilles de lecture publiques pour clarifier les partenariats acceptables.
- Il exprime une impression de « recherche bashing » et de tension sur les financements publics, plaidant pour sanctuariser la recherche fondamentale et maintenir la FOF; il déconseille de financer des « projets emblématiques sans assise scientifique ». Il fixe une limite: ne pas utiliser des labels CNRS‑Ifremer pour « faire de la pseudo‑science » ou de l’« écotourisme » afin d’éviter la confusion du public.
Réponse à la question sur la rationalisation institutionnelle
Tamburini précise que le « E » d’Ifremer signifie « Exploitation », ce qui n’est pas le cas du CNRS; malgré une recherche française complexe, les prérogatives sont claires et la collaboration est la norme via l’opération de la flotte par Ifremer. Il ne voit pas d’économies à réaliser en « rationalisant » ces institutions; l’enjeu est d’augmenter l’effort national de recherche.
V. Certification environnementale et gouvernance multi‑acteurs: vers des flottes plus instrumentées et décarbonées
Intervention de Pasquine ALBERTINI, Green Marine Europe (ONG)
Pasquine Albertini présente la certification Green Marine Europe et ses attentes vis‑à‑vis d’UNOC 3, en plaidant pour un dialogue fondé sur confiance, fiabilité, data et co‑construction.
A. Périmètre et bénéficiaires de la certification
Green Marine Europe déploie depuis cinq ans une certification environnementale dédiée à l’industrie maritime européenne. Genavir/Ifremer, Bourbon et CMA CGM sont déjà certifiés. Le référentiel est ouvert aux armateurs et chantiers navals; il « devrait s’ouvrir très prochainement aux ports ».
B. Gouvernance et indicateurs, incluant la biodiversité
Le référentiel (11 indicateurs) est conçu avec scientifiques, experts, acteurs économiques et institutions, intégrant réduction du bruit sous‑marin, prévention des collisions avec cétacés et des espèces envahissantes. Green Marine Europe appartient désormais à Green Marine International.
C. Attentes envers l’UNOC 3 et enjeux de financement
Albertini souhaite qu’UNOC 3 soit un « levier de soutien et d’accès, d’opération ou d’amplification » pour des initiatives collaboratives associant institutions, monde économique et scientifiques, afin de consolider la data et produire des grilles pertinentes de monitoring. Elle interroge la capacité d’UNOC 3 à renforcer ce dialogue et souligne deux besoins de financement distincts: recherche scientifique d’une part, transition environnementale des activités industrielles maritimes d’autre part.
Réactions et cadrage
- Alain Bovis qualifie l’intervention d’« absolument capitale », annonce qu’elle alimentera le volet « science‑société » des recommandations de l’Académie, en vue d’une contribution spécifique à UNOC.
- Vincent Rigaud reconnaît les labels comme instruments de gouvernance, en alertant sur une complexité excessive susceptible de freiner l’action. Il soutient une décarbonation des usages (et non seulement des technologies), proposant d’évoluer vers des navires plus petits, rapides, davantage instrumentés, appuyés sur télésciences et partage des données en temps réel; il appelle à préserver l’attractivité des métiers pour ne pas basculer entièrement vers des opérations à terre.
VI. Technologies polyvalentes au service du secours, de la surveillance et de la science de proximité
Intervention de Jean‑Marc PHILIP, société Minway
Jean‑Marc Philip présente le SIBOB, appareil de propulsion aquatique polyvalent pour secours, sécurité, surveillance et usages scientifiques.
A. Secours et sécurité: applications opérationnelles
Le SIBOB, utilisable en surface et sous l’eau, est employé par les pompiers pour récupérer des victimes en surface et en profondeur; il tracte une barquette d’évacuation (RS 3) en eaux vives. Il a été utilisé par la SNSM (Saint‑Tropez) pour des interventions en haute mer et par les marins‑pompiers de Marseille pour des entraînements. Lors des Jeux Olympiques, il a servi d’outil d’encadrement et de protection pour la gendarmerie, les démineurs et les secours, tractant une barge de cinq tonnes.
B. Usages scientifiques et écologiques
Le SIBOB descend jusqu’à 40 m et a servi à des inspections sous des navires de la Marine nationale, des recherches archéologiques (amphores à Giens), des opérations de surveillance et de dépollution (baie de Giens) avec des associations, remontant rapidement des filets de déchets. Le WWF en utilise un pour approcher baleines et cétacés sans les perturber.
VII. Sciences participatives en mer: navires d’opportunité, IoT et maintenance
Intervention de Vincent RIGAUD, directeur adjoint scientifique de l’Ifremer
À la suite d’une question d’un marin retraité sur la systématisation de la collecte de données par navires marchands (expériences ORSTOM/IRD des années 1990), Rigaud expose l’état et les défis de l’instrumentation des navires d’opportunité.
A. Un principe ancien, des communications bon marché, mais un obstacle de maintenance
L’équipement de navires commerciaux ou privés est une pratique ancienne; la baisse des coûts de communication facilite la transmission (exemple Ferry Box entre Corse et continent). L’obstacle majeur demeure la maintenance et la calibration des instruments, condition de la qualité des données à grande échelle.
B. Couvrir les « zones blanches » et densifier l’observation
Si les routes régulières sont mieux couvertes, de vastes « zones blanches » océaniques subsistent. Rigaud mise sur des systèmes IoT à bas coût (bouées, gliders, « OFNI ») et sur une logistique de maintenance/qualification des réseaux. Il cite la constellation Kineis (25 nano‑satellites) permettant des communications bidirectionnelles pour l’IoT à faible coût énergétique/financier.
C. Ruptures technologiques et retours sur investissement
Il rappelle l’investissement initial Ifremer/CNES dans CLS (300 000 francs) et la revente ultérieure générant plusieurs dizaines de millions d’euros réinvestis. IA pour autocalibration des capteurs et transparence pour l’opérateur de navire sont des leviers pour lever les freins.
VIII. Lignes régulières, instrumentation en amont et ressources humaines: structurer la collaboration
Intervention de Christian TAMBURINI, directeur de recherche au CNRS (MIO); délégué scientifique au CNRS INSU
Tamburini complète Rigaud sur les navires d’opportunité, en insistant sur la récurrence des mesures et l’anticipation industrielle.
A. La récurrence comme valeur scientifique
Les lignes régulières offrent une répétition de mesures indispensable aux services nationaux d’observation; il y voit une marge de progression importante.
B. Instrumenter dès la construction
Installer thermosalinographes, capteurs de pCO₂, voire cytomètres exige des modifications (percer la coque). Il recommande d’intégrer ces besoins dès la conception des navires pour minimiser coûts et complexité.
C. Maintenance et fiabilité: un enjeu de ressources humaines
Le déploiement massif nécessite ingénieurs, chercheurs, techniciens pour entretenir et fiabiliser. L’équilibre entre multiplication des capteurs et capacité de maintenance est central.
IX. Discussion générale avec la salle
A. Initiatives de fondations et complémentarité avec les dispositifs publics
- Question de Gilles Bessero sur « Tara Polar Station » (Fondation Tara Océan) et « Polar Pod » (Jean‑Louis Étienne): compléments ou concurrents d’Ifremer/CNRS et de la FOF, et enjeux financement public/privé?
B. Réponses des intervenants
- Vincent Rigaud: Ifremer est opérateur de construction pour Polar Pod malgré « quelques difficultés » contractuelles; projets « complémentaires » mais « ne couvrant pas tous les besoins »; intérêt emblématique et attractivité des compétences. Il s’interroge sur la pérennité (« le projet tient tant que Jean‑Louis est là »). Tara est « exemplaire » et « complémentaire », porteur de durabilité; mais ces projets n’épuisent pas les exigences des réseaux d’observation.
- Christian Tamburini: ne se prononce pas sur la viabilité de Polar Pod (« si Polar Pod flottera un jour ou pas »). Il juge Tara « vertueux », engageant les scientifiques dès le début et aligné sur les prospectives de la communauté; pouvoir d’images supérieur aux institutions. Il appelle à des choix budgétaires clairs, rappelant le déficit de « 8 millions d’euros » sur la FOF depuis quatre ans; arbitrage entre flotte nationale et navires d’opportunité; prospective AFOF sur décarbonation et évaluation des « OFNI » avec « grille d’évaluation éthique ». Limite: ne pas utiliser labels scientifiques pour « pseudo‑science » ou « écotourisme ».
C. Gouvernance, décarbonation et attractivité des métiers
- Vincent Rigaud: « bonne science » exige « bonne gouvernance », modèle économique et acceptabilité sociale; labels utiles mais complexité à maîtriser. Décarboner les usages: navires plus petits, rapides, plus instrumentés, télésciences et partage temps réel; préserver l’attractivité des métiers, « presque aussi importante que la décarbonation ».
D. Navires d’opportunité et sciences participatives: témoignage historique
- Un marin retraité relate des campagnes années 1990 (ORSTOM/IRD) sur lignes transpacifiques, sondes jusqu’à 400 m, transmission par satellite, participation « gratuite, avec enthousiasme ». Il demande la systématisation sur les flottes modernes (ex. CMA CGM). Les réponses de Rigaud et Tamburini sont intégrées aux parties VII et VIII.
E. Points demeurés en débat
- Articulation entre projets emblématiques (fondations) et besoins systématiques des réseaux d’observation publics.
- Financement durable de la FOF face aux déficits, avec soutien aux initiatives de communication/attractivité.
- Degré de déploiement des télésciences sans nuire à l’attractivité et à la formation terrain.
- Institutionnalisation de grilles publiques et éthiques pour partenariats science‑industrie‑ONG et « OFNI ».
- Couverture des « zones blanches » vs valorisation de la récurrence des lignes maritimes.
X. Recommandations stratégiques pour l’UNOC et l’océanographie européenne
Intervention d’Alain BOVIS, ingénieur général de l’armement, ancien président de l’Académie de marine
Alain Bovis conclut en formulant des recommandations clés pour la structuration de l’océanographie opérationnelle.
A. Défendre la science et porter le message à l’UNOC
Bovis insiste: la science doit être « défendue absolument »; il espère que l’UNOC portera un message fort aux dirigeants mondiaux.
B. Structurer l’océanographie opérationnelle sur le modèle de la météorologie
Il appelle à poursuivre l’intégration internationale de l’océanographie opérationnelle au niveau de la météorologie; Copernicus, issu de Mercator Océan, est un modèle à développer.
C. Imbriquer recherche fondamentale et opérationnel; mieux communiquer
Il préconise le partage d’infrastructures et de personnels entre recherche et opérationnel, et une communication accrue au grand public sur leurs apports.
D. Consolider l’observation subsurface et développer les plateformes robotisées
Au‑delà du spatial, il faut pérenniser Argo et le compléter par des plateformes non lagrangiennes, télécommandées ou autonomes, isolées ou en essaims.
E. Développer un écosystème numérique intégré
Il recommande un système numérique international intégré, capitalisant sur IA, supercalculateurs exaflopiques et, à terme, informatique quantique.
Conclusion générale
La table ronde de mars 2025 met en évidence:
- Convergences:
- Alain Bovis, Vincent Rigaud, Paulo Martins Gonçalves et Christian Tamburini s’accordent sur la centralité de l’océan pour les défis climatiques, énergétiques, alimentaires et de biodiversité, et sur l’impératif d’une observation robuste, de long terme, ouverte et fiabilisée.
- L’innovation technologique (AUV/ROV/USV, IA, standards S‑100, satellites Kineis) et les jumeaux numériques nécessitent des données de qualité et une gouvernance partagée.
- La coopération internationale et le partage des données sont non négociables.
- Divergences nuancées:
- Vincent Rigaud insiste sur la couverture des « zones blanches » via plateformes autonomes; Christian Tamburini met l’accent sur la valeur scientifique de la récurrence des mesures le long des lignes maritimes et sur l’anticipation d’instrumentation dès la construction.
- Sur les projets emblématiques (Tara, Polar Pod), Rigaud souligne leur complémentarité et attractivité; Tamburini demande des arbitrages budgétaires clairs et des limites éthiques, rappelant la fragilité des financements de la FOF.
- Points ouverts:
- Pérennisation et augmentation des budgets de la FOF; sanctuarisation de la recherche fondamentale.
- Mise en place de grilles publiques et éthiques pour partenariats science‑industrie‑ONG et évaluation des « OFNI ».
- Équilibre entre décarbonation des usages, télésciences et attractivité des métiers.
- Structuration renforcée de l’océanographie opérationnelle au niveau européen (modèle Copernicus/Mercator) et intégration avec la recherche fondamentale.
Les perspectives immédiatement évoquées incluent la préparation du congrès One Ocean Science à Nice (co‑organisé avec le CNRS), la formulation de recommandations scientifiques pour les décideurs, la consolidation des réseaux d’observation (Argo, MOOSE, EMSO, SNO SSS, Fr-OOS), le déploiement de plateformes autonomes et l’édification d’un écosystème numérique international intégrant IA et calcul intensif. L’Académie de marine envisage d’intégrer un volet renforcé « science‑société » dans ses recommandations à destination d’UNOC, en s’appuyant sur les propositions formulées au cours de la séance.
Informations documentaires
- Type
- Colloque
- Date
- mars 2025
- Auteur
- Deep Blue Foundation
- Éditeur
- Deep Blue Foundation
- Centre d’études
- ONS
- Langue originale
- français
- Document original
- PDF, 14 pages
- Texte intégral
- Transcription du document original



