Article14 octobre 202619 min de lecture

Conflits côtiers et gouvernance communautaire dans le sud du Chili

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Résumé

Sur le territoire que j’étudie, en particulier le golfe de Reloncaví, la mer intérieure de Chiloé et les fjords et canaux de la Patagonie septentrionale, la transformation la plus marquante a été l’intensification et la superposition croissantes des usages de l’espace marin et côtier.

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Quels sont aujourd’hui les changements les plus marquants dans les relations entre l’océan, les milieux naturels et les sociétés sur le territoire que vous étudiez ? Lesquels vous semblent les plus lourds de conséquences à moyen et long terme ?

Sur le territoire que j’étudie, en particulier le golfe de Reloncaví, la mer intérieure de Chiloé et les fjords et canaux de la Patagonie septentrionale, la transformation la plus marquante a été l’intensification et la superposition croissantes des usages de l’espace marin et côtier. L’expansion de la salmoniculture industrielle est l’un des processus les plus lourds de conséquences. Cette industrie ne fonctionne toutefois pas de manière isolée : elle est liée à la mytiliculture, à la pêche artisanale, au transport maritime, au tourisme, aux infrastructures portuaires, à la conservation, à la promotion immobilière et, plus récemment, à divers projets d’énergie et de connectivité.

Ce processus a commencé il y a plus de quarante ans, lorsque les économies côtières du sud du Chili sont passées d’une structure fondée principalement sur la pêche artisanale, la récolte d’algues et de coquillages, l’agriculture et l’élevage familiaux et l’exploitation forestière, à un modèle dominé par l’aquaculture industrielle, en particulier la salmoniculture. Cette reconfiguration a modifié les relations territoriales, les marchés du travail et les structures sociales des communautés côtières, en créant de nouvelles dépendances économiques et une plus grande exposition aux crises sanitaires, environnementales et climatiques. Le littoral a cessé d’être compris comme un espace de mobilité, de subsistance, d’échange et de reproduction culturelle pour devenir progressivement une plateforme de production intensive, encadrée par des concessions et reliée aux chaînes d’exportation mondiales.

La salmoniculture, par exemple, ne se contente pas d’occuper l’espace marin au travers de concessions aquacoles. Elle modifie aussi les paysages, les routes de navigation, les relations de travail, les modes de vie et les critères selon lesquels le territoire est valorisé. Dans une étude à paraître, nous avons recensé les principaux conflits côtiers de la région des Lacs au cours des vingt dernières années, de 2005 à 2025 : la salmoniculture est en cause, directement ou aux côtés d’autres secteurs, dans 10 des 17 cas analysés. C’est donc une activité qui suscite la controverse dans les territoires côtiers du sud du Chili.

S’agissant des transformations les plus lourdes de conséquences à moyen et long terme, j’identifie au moins cinq processus. Premièrement, la consolidation d’une économie côtière dépendante d’activités extractives et tournées vers l’exportation. Deuxièmement, l’accumulation d’impacts sur des systèmes socio-écologiques fragiles. Troisièmement, la fragmentation institutionnelle de la gouvernance, due à la coexistence de différents instruments de régulation et d’organismes sectoriels qui ne se coordonnent pas toujours. Quatrièmement, l’exposition croissante au changement climatique, qui se traduit par la pénurie d’eau, l’érosion, les inondations et des effets sur la pêche et l’aquaculture. Cinquièmement, une dimension que je considère comme fondamentale : l’émergence de nouvelles formes d’organisation, de participation et de production de connaissances au sein des communautés côtières.

L’avenir du littoral n’est donc pas déterminé uniquement par l’expansion des industries maritimes. Il se dispute aussi à travers les mémoires territoriales, les sensibilités communautaires, les droits des peuples autochtones, la pêche artisanale durable, les initiatives de conservation et les propositions de diversification productive.

Comment ces changements redistribuent-ils les vulnérabilités, les ressources et les usages du sol ? Quels groupes, activités ou écosystèmes en bénéficient, lesquels deviennent plus exposés, et quels arbitrages ou conflits en découlent ?

Ces transformations redistribuent de manière inégale les ressources, les vulnérabilités et la capacité de décision sur les territoires côtiers. Il n’est pas surprenant que les grandes entreprises disposent de capitaux financiers, de capacités techniques, d’équipes juridiques et d’un accès privilégié aux arènes institutionnelles. Les communautés locales, en revanche, possèdent une légitimité territoriale, des savoirs écologiques et une capacité de mobilisation, mais rencontrent davantage d’obstacles pour peser durablement sur les décisions publiques.

Les activités industrielles maritimes peuvent créer des emplois, des infrastructures et un dynamisme économique, mais les bénéfices ne restent pas nécessairement dans les territoires où ils sont produits. Plusieurs communautés côtières ont le sentiment de supporter les coûts sociaux et environnementaux du modèle de développement sans toujours capter la valeur ajoutée ni voir la richesse produite se traduire par de meilleurs services, une meilleure éducation, une meilleure connectivité ou un mieux-être local.

Les groupes les plus exposés sont donc les communautés de pêche artisanale, les peuples autochtones du sud du Chili, les communautés rurales et insulaires, les récolteurs et récoltrices du littoral, les travailleurs d’activités productives précaires et les habitants des territoires où s’accumulent infrastructures et sources de pollution. Pour les groupes qui dépendent directement de la « bonne santé » de l’écosystème côtier, comme les pêcheurs artisanaux, l’évolution de la qualité de l’eau, les restrictions de navigation, l’occupation des zones de pêche ou la dégradation des paysages n’affectent pas seulement leurs revenus ou leurs conditions de travail en mer : elles modifient leurs modes et leurs pratiques de vie.

Les grandes crises récentes du sud du Chili, comme la crise du virus ISA de 2007-2009 et les protestations du « Mayo Chilote » en 2016, montrent clairement que la vulnérabilité socio-écologique du littoral ne se limite pas à des pertes d’emplois massives et à des atteintes aux secteurs productifs locaux. Ces crises expriment aussi une perte de confiance dans les institutions et un sentiment d’injustice quant à la répartition des charges environnementales et aux décisions de l’État. Elles révèlent que les communautés sont exposées non seulement aux impacts environnementaux, mais aussi à la volatilité sanitaire et économique d’un modèle d’exportation.

Les écosystèmes sont par conséquent exposés à des impacts cumulés. Certaines parties très industrialisées du golfe de Reloncaví, comme San José à Calbuco et Chinquihue à Puerto Montt, ont été analysées comme de possibles « zones sacrifiées » en raison de l’ampleur et de la concentration des impacts sur la santé, le paysage et la qualité de vie. Un autre exemple est le fjord de Comau, où plusieurs études relèvent des problèmes de matière organique, d’hypoxie, d’efflorescences d’algues nuisibles et de mortalité de la faune marine. Ces événements ne devraient pas être compris exclusivement comme des accidents isolés. Dans certains contextes, ils peuvent exprimer les conséquences prévisibles d’un modèle qui intensifie la production sans tenir suffisamment compte de la capacité de charge d’écosystèmes fragiles et/ou vulnérables.

Les conflits qui en résultent sont distributifs, mais aussi culturels et politiques. Ils portent sur qui peut utiliser l’espace, qui définit les risques acceptables, quelles activités doivent être prioritaires et quels savoirs sont jugés valables. Les tensions entre les communautés côtières en général et l’aquaculture, par exemple, ne peuvent être réduites à une concurrence pour quelques mètres carrés de mer de plus ou de moins. Elles opposent différentes manières de valoriser l’océan : comme espace de production intensive, bien commun, territoire ancestral, écosystème fragile, ou lieu de mémoire et de reproduction sociale.

À partir de votre travail de terrain et de vos recherches, quelle idée ou expérience encore insuffisamment entendue devrait, selon vous, contribuer davantage aux débats internationaux et à l’action publique sur l’océan, la nature et les sociétés ?

Une idée insuffisamment entendue est que les territoires côtiers ne sont pas seulement des lieux où se trouvent des ressources, des activités économiques ou des écosystèmes vulnérables. Face aux problèmes et aux conflits qui les touchent, leurs communautés défendent des modes de vie, des mémoires, des relations de soin et des manières d’habiter qui ne peuvent être entièrement traduits dans le langage des concessions, de la productivité ou de la croissance économique.

Dans une étude, nous avons proposé la notion de sensibilités territoriales pour saisir cette dimension. Elle désigne l’ensemble des significations, valorisations, perceptions et représentations sociales et affectives à travers lesquelles les communautés interprètent le territoire et les conflits qui le touchent. Cette catégorie aide à comprendre que la mobilisation ne naît pas seulement de calculs rationnels de coûts et de bénéfices. Il faut aussi se demander pourquoi une infrastructure, une concession ou une restriction d’accès peut déclencher une réaction collective avant même qu’existent des preuves techniques concluantes d’un préjudice.

Une deuxième idée qui devrait contribuer davantage aux débats internationaux est que le conflit côtier doit être analysé comme une lutte pour l’accès au maritorio, son contrôle et sa signification. Ce concept dépasse la séparation rigide entre terre et mer, puisque les communautés côtières ne vivent pas l’océan comme indépendant du territoire terrestre. Le conflit n’est donc ni seulement environnemental ni exclusivement distributif. Il porte aussi sur le territoire qui existe, sur qui peut le définir, sur les savoirs légitimes et sur l’avenir souhaitable. Dans les conflits que nous avons documentés dans le sud du Chili, sont affectés des droits liés au territoire et aux ressources naturelles, à la biodiversité, à un environnement non pollué, à la santé, à l’eau, à la participation, à l’information publique, à l’identité culturelle et à des conditions de travail décentes. Une politique de l’océan qui se limiterait à protéger les écosystèmes sans traiter des droits, du travail, de la participation et de la reconnaissance culturelle serait donc incomplète.

Enfin, la coproduction de connaissances avec les acteurs sociaux des territoires côtiers devrait occuper une place plus importante dans les débats internationaux. La participation ne doit pas se limiter à demander des informations locales pour compléter des évaluations déjà préparées par des experts. Les communautés devraient contribuer à définir les problèmes, interpréter les informations, élaborer des alternatives et discuter de l’usage des résultats.

Si la coproduction de connaissances offre une expérience précieuse, elle doit être comprise de manière critique. Par exemple, des exercices de cartographie participative menés dans le cadre d’un projet de science participative sur le golfe de Reloncaví ont révélé des écarts entre rationalités institutionnelles et territoriales. Les agents municipaux tendaient à représenter un espace productif qu’il est possible de réglementer, tandis que les acteurs sociaux y incluaient les bassins versants, les routes de navigation, les mémoires, les sites patrimoniaux, les zones humides et les modes de vie. La valeur de ces démarches ne tient pas à la production d’un consensus artificiel, mais à la mise en visibilité de différences que la gouvernance occulte souvent.

Comment les communautés de pêcheurs du sud du Chili définissent-elles le territoire côtier, et en quoi leur définition diffère-t-elle de celle qu’utilisent l’État ou les acteurs économiques ?

Les communautés de pêcheurs du sud du Chili définissent le littoral comme un territoire relationnel qui relie la terre et la mer. Elles ne le vivent pas comme une ligne de partage entre deux surfaces, mais comme un continuum écologique, économique, culturel et affectif. Le golfe de Reloncaví et la mer intérieure de Chiloé, par exemple, font vivre une culture économique du rivage qui associe pêche, récolte sur l’estran, agriculture familiale, élevage, artisanat, navigation et échanges. Ces pratiques dépendent des marées, du temps qu’il fait et des ressources saisonnières, et ont historiquement assuré l’alimentation et l’économie des foyers.

Cette conception communautaire du territoire côtier diffère donc du point de vue de l’État, qui tend à fragmenter l’espace au moyen de limites administratives, de concessions, de catégories sectorielles et d’unités de gestion. L’État peut distinguer des zones aquacoles, des criques de pêche, des zones de gestion, des espaces de conservation, des zones portuaires et des territoires autochtones. Chaque catégorie remplit une fonction juridique ou administrative nécessaire à la régulation de cet espace, mais leur somme ne représente pas toujours l’expérience territoriale des habitants du littoral.

Les acteurs économiques, de leur côté, tendent à concevoir le littoral comme un emplacement productif ou logistique, ou comme un site disponible pour une concession. La mer y apparaît comme une surface d’investissement, un support d’infrastructures ou un espace de production. Selon cette rationalité, les activités peuvent être évaluées au moyen d’indicateurs de rentabilité, d’emploi, d’exportations et d’efficacité.

En définitive, pour les communautés de pêcheurs, le maritorio englobe tout ce qui rend la vie côtière possible. La qualité de l’eau dépend des bassins versants ; la pêche, d’écosystèmes interconnectés ; la mobilité, des routes maritimes et terrestres ; et l’identité, de la continuité entre les lieux. Une gouvernance qui ne considère qu’un espace maritime délimité sera donc toujours insuffisante.

Quels conflits naissent lorsque la pêche artisanale, l’aquaculture, la conservation et d’autres usages productifs coexistent dans le même espace côtier ?

Lorsque la pêche artisanale, l’aquaculture, la conservation et d’autres usages productifs partagent un espace, les conflits ne naissent pas seulement de la superposition physique. Ils apparaissent aussi parce que chaque activité représente une conception différente du territoire, du développement et de la relation entre société et nature.

La pêche artisanale suppose un usage relativement mobile et souple de l’espace marin, fondé sur des savoirs situés et des pratiques historiques. L’aquaculture industrielle, au contraire, exige des installations permanentes, des concessions, des infrastructures, des voies de transport et des conditions réglementaires stables. La conservation introduit d’autres critères de protection, des limites d’usage et des priorités écologiques. Le tourisme et les projets énergétiques ajoutent de nouvelles exigences sur les paysages, les plages, les routes, les ports et les services. Lorsque toutes ces activités se concentrent dans certains espaces côtiers, la coexistence n’a rien d’automatique.

L’étude sur les conflits côtiers que j’ai évoquée documente 17 cas répartis en six catégories : conflits majeurs ; catastrophes liées aux activités aquacoles ; conflits de pêche ; pollution environnementale ; mégaprojets et infrastructures ; et litiges sur l’usage de l’espace côtier et marin et l’accès à celui-ci. Elle montre que les conflits côtiers du sud du Chili ne se réduisent pas à une opposition unique entre pêche artisanale et salmoniculture, ou, plus récemment, entre communautés autochtones et entreprises salmonicoles au sujet des demandes d’Espacios Costeros Marinos para Pueblos Originarios (ECMPO), les espaces côtiers marins pour les peuples autochtones. Il s’agit d’un système de conflits interconnectés qui met en jeu des activités productives, des infrastructures, des droits territoriaux, la conservation et le travail.

La salmoniculture reste néanmoins le principal foyer de tension. Les cas documentés concernent des évasions de saumons, des mortalités massives, des déversements, des pontons coulés, la pollution des fonds marins, des mauvaises odeurs, des atteintes au paysage et l’extension des sites d’élevage. Ces impacts se superposent aux zones de pêche, de navigation, de récolte, de tourisme et de conservation.

Les ECMPO ajoutent une autre dimension. Ces espaces reconnaissent les usages coutumiers et les droits territoriaux autochtones, mais leur mise en œuvre peut créer des tensions avec les pêcheurs artisanaux, les entreprises aquacoles, les communes et les organismes publics. Le débat dépasse alors la compatibilité des activités : il porte sur qui a la légitimité de définir les usages de la mer, sur les relations au territoire qu’il convient de reconnaître et sur la répartition de l’autorité.

La conservation n’est pas neutre non plus. Une politique de protection conçue sans participation peut restreindre des pratiques traditionnelles et renforcer un sentiment de dépossession. Mais une conservation construite à partir des communautés peut renforcer la défense du territoire. Lorsque la conservation naît d’une autoévaluation communautaire, du dialogue et de la reconnaissance des savoirs locaux, elle peut renforcer la capacité territoriale des organisations.

Les conflits traversent aussi les communautés elles-mêmes. La dépendance aux emplois de la salmoniculture, les attentes d’emploi, les différences entre générations et l’arrivée de nouveaux habitants peuvent produire des positions divergentes. « La communauté » ne devrait donc pas être représentée comme un acteur homogène. Il existe des sensibilités modérées qui acceptent l’activité sous des conditions strictes, des positions plus critiques qui en interrogent les impacts, et des positions qui rejettent entièrement le modèle extractif.

Ces conflits doivent par conséquent être compris à travers trois dimensions indissociables : environnementale, liée au travail, et identitaire et culturelle. La dégradation des écosystèmes peut affecter une activité économique ; la perte d’une activité peut affecter une identité ; et la dépendance à l’emploi peut limiter la capacité à remettre en cause une industrie. Ces dimensions se renforcent mutuellement.

Dans quelle mesure les mécanismes de participation actuels permettent-ils aux perceptions et aux savoirs des pêcheurs d’influencer réellement les décisions ?

Les mécanismes actuels permettent aux pêcheurs, et plus largement aux communautés côtières, de participer formellement aux décisions, mais ne garantissent toujours pas une influence substantielle et contraignante. Nombre des conflits que nous avons analysés tiennent précisément à des déficits d’information, à des formes de participation de pure forme et à un manque de coordination institutionnelle.

Dans de nombreux cas, la participation intervient alors que les projets sont déjà conçus et que les grandes décisions sont engagées. Les communautés peuvent formuler des observations, mais pas nécessairement contribuer à définir le problème, choisir les alternatives ou orienter la décision finale. Un problème important est donc que la participation est souvent comprise comme une transmission d’informations plutôt que comme une redistribution du pouvoir.

L’asymétrie devient évidente lorsqu’on compare les capacités des acteurs. Les grandes entreprises peuvent recruter des avocats, des consultants, des spécialistes de l’environnement et des équipes de communication. Les communautés disposent de savoirs locaux et d’une légitimité territoriale, mais doivent souvent apprendre en marchant à lire des dossiers, interpréter des règlements, déposer des plaintes, demander des informations et saisir la justice. Dans de nombreux cas étudiés, les communautés ont dû développer leurs propres capacités pour participer dans des conditions plus égales. Cela montre que la participation n’a rien de spontané : elle exige du temps, des moyens et un apprentissage organisationnel.

Le contentieux est devenu une voie courante de participation et de défense. Il a permis d’obtenir quelques décisions favorables, mais ses effets sont inégaux. Dans certains cas, les tribunaux ont suspendu des projets ou confirmé des sanctions ; dans d’autres, les procédures sont longues et ne modifient pas les décisions structurelles. Le contentieux canalise ou amortit donc souvent le conflit plutôt qu’il n’ouvre la voie à une transformation profonde.

Il faut par conséquent distinguer la participation consultative, la participation qui influe sur les décisions et la participation contraignante. La première permet d’exprimer des avis. La deuxième exige que ces avis soient pris en compte et que leur acceptation ou leur rejet soit motivé. La participation contraignante suppose que les communautés aient une capacité effective d’influer sur les décisions et sur les conditions des projets. Les mécanismes consultatifs ou à faible influence dominent encore sur le littoral chilien. L’enjeu est d’aller vers des procédures dans lesquelles les savoirs des pêcheurs et des communautés sont traités comme des éléments probants pertinents et où la manière dont ils ont été intégrés est rendue explicite.

Quelles expériences de négociation ou de gouvernance locale ont permis de réduire les conflits sans masquer les asymétries de pouvoir entre les acteurs ?

Je ne parlerais pas de conflits entièrement résolus, mais d’expériences qui ont rendu les problèmes plus visibles, renforcé les capacités des communautés et créé des conditions de délibération plus équilibrées. Metri en offre un exemple pertinent. Le travail participatif mené avec l’Agrupación Monte Mar ne partait pas de l’idée que tous les acteurs avaient un pouvoir égal ou que le consensus était l’issue naturelle du dialogue. Il partait au contraire de la reconnaissance d’intérêts divergents, de capacités inégales et d’interprétations différentes de l’avenir du littoral.

D’autres conflits étudiés, comme ceux de Codihué, de Lenca-Metri et de Huelmo, montrent différentes formes de négociation et d’action. À Codihué est apparue une position environnementaliste qui ne rejetait pas nécessairement toute salmoniculture, mais contestait des pratiques d’entreprise jugées abusives ou insuffisamment transparentes. Cette position peut ouvrir un espace de négociation si le contrôle et le respect des règles sont garantis. À Huelmo, la continuité de l’organisation des habitants a permis une défense prolongée du territoire, combinant plaintes auprès des institutions, actions de nettoyage, réunions, marches et pétitions.

À Lenca-Metri, la coordination a été plus large et plus conflictuelle. Le réseau Carretera Austral Sin Salmoneras a rassemblé des organisations et des personnes de différents lieux, constitué des groupes de travail et favorisé des alliances avec des organisations environnementales. Cette coordination a accru la pression, rendu le conflit visible et contribué à déclencher l’action des institutions. Dans le même temps, l’expérience a montré la difficulté de faire durer une plateforme large en présence d’inégalités internes, de leaderships différents et d’objectifs et de stratégies divergents.

La crise du « Mayo Chilote » offre une autre leçon. La mobilisation a réuni des syndicats, des pêcheurs, des travailleurs, des communautés et des acteurs politiques. Son répertoire comprenait des blocages, des arrêts de travail, des occupations de ports, des assemblées, des cuisines communautaires et des réseaux d’approvisionnement. L’autogestion a permis de faire durer la protestation et a exprimé une capacité communautaire qui ne dépendait pas entièrement de l’État.

La plateforme BlueHUB Reloncaví, développée dans le cadre d’un projet de science participative, peut compléter ces démarches en facilitant l’accès à l’information territoriale et socio-environnementale. Une plateforme de données ne remplace toutefois pas la délibération politique et ne redistribue pas automatiquement le pouvoir. Son potentiel dépend de la capacité des communautés à utiliser et à interpréter l’information, et à en faire des arguments pour peser sur les décisions.

Ces expériences montrent qu’une négociation légitime exige au moins cinq conditions : reconnaître explicitement les asymétries ; garantir une information accessible et indépendante ; laisser un temps suffisant à la délibération ; permettre aux communautés d’élaborer leurs propres propositions ; et mettre en place des mécanismes de suivi pour que les accords ne restent pas des déclarations sans effet.

La gouvernance locale ne doit pas être confondue avec la délégation aux communautés de responsabilités qui incombent à l’État. Les organisations locales peuvent produire des connaissances, un suivi et des propositions, mais l’État doit garantir les droits, le contrôle et les conditions institutionnelles. Une gouvernance collaborative n’est démocratique que si la participation ne sert pas à se décharger d’obligations publiques ni à légitimer des décisions déjà prises.

Quels changements institutionnels seront nécessaires pour avancer vers une gouvernance côtière différenciée selon les territoires et socialement légitime ?

Le premier changement nécessaire est de passer d’une régulation fragmentée et sectorielle à une gouvernance côtière intégrée. Les différents intérêts et impacts du littoral ne peuvent être gérés comme des questions séparées. L’absence d’instrument global de planification côtière favorise la superposition des usages et la récurrence des conflits. L’État répartit les responsabilités entre différents organismes, mais des mécanismes efficaces de coordination, de hiérarchisation et de réponse commune ne sont pas toujours en place. Lorsque des saumons s’échappent, qu’un déversement survient ou qu’une crise environnementale se développe, les institutions réagissent souvent par des inspections, des plaintes et des amendes, sans nécessairement réexaminer les conditions structurelles qui ont rendu l’événement possible.

Deuxièmement, le régime des concessions maritimes et aquacoles doit être réformé. L’attribution de l’espace ne peut dépendre exclusivement de critères sectoriels, économiques ou technico-administratifs. Il faut y intégrer la capacité de charge des écosystèmes, les impacts cumulés, les usages coutumiers, les droits des peuples autochtones, la pêche artisanale, les sites patrimoniaux et les visions du développement portées par les communautés. Dans les territoires qui concentrent déjà de multiples impacts, un principe de précaution devrait s’appliquer : aucune pression supplémentaire ne devrait s’y ajouter tant que des évaluations globales ne sont pas disponibles.

Troisièmement, la participation du public doit intervenir tôt, influer sur les décisions et, dans certains cas, être contraignante. Les communautés doivent être associées avant que les projets ne soient définis. Elles ont aussi besoin de financements pour un conseil technique indépendant, d’informations compréhensibles, d’un soutien juridique et des conditions matérielles nécessaires pour participer. La participation doit comprendre des démarches de restitution et des mécanismes de suivi.

Quatrièmement, la reconnaissance de la pluralité des savoirs est fondamentale. Les savoirs des pêcheurs, des récoltants de l’estran, des communautés autochtones et des habitants du littoral ne devraient pas apparaître seulement comme des témoignages venant compléter l’information scientifique. Ils devraient être intégrés comme des connaissances pertinentes pour identifier les changements environnementaux, les risques, les lieux auxquels on tient et les trajectoires historiques. Cela suppose des protocoles de coproduction des connaissances, la restitution des résultats aux participants, un libre accès à l’information et une protection contre les formes d’extractivisme épistémique.

Cinquièmement, les institutions doivent renforcer les capacités locales. Les communes côtières ont besoin d’équipes techniques, de moyens, d’informations et de compétences suffisants pour participer à la gouvernance du maritorio. Les communautés ont de même besoin d’un soutien pour faire vivre leur organisation, le suivi environnemental et leur défense juridique. Sans cette redistribution des capacités, la décentralisation risque de n’être qu’un transfert de responsabilités sans pouvoir effectif.

Enfin, des politiques de transition juste sont nécessaires dans les territoires dépendants d’activités extractives. Exiger une transformation productive sans tenir compte de l’emploi et des revenus des familles n’est pas réaliste. Mais maintenir la dépendance actuelle comme seule option n’est pas davantage soutenable. La diversification devrait inclure un enseignement technique et professionnel lié à la mer, des économies locales plus solides, une pêche artisanale durable, un tourisme communautaire, la conservation, la restauration écologique et la reconnaissance du patrimoine culturel.

En définitive, une gouvernance côtière socialement légitime doit répondre à quatre questions : qui définit le territoire, quels savoirs sont jugés valables, comment les bénéfices et les risques sont répartis, et quelle capacité effective de décision ont les communautés. Le littoral du sud du Chili n’est ni homogène ni un simple support d’investissement. C’est un maritorio pluriel, habité de longue date, écologiquement vulnérable et politiquement disputé. Reconnaître cette condition est le point de départ pour construire des politiques de l’océan plus justes, plus durables et plus démocratiques.

Informations documentaires

Type
Article
Date
14 octobre 2026
Auteur
Nelson Alejandro Retamal Maldonado
Centre d’études
ONS
Langue originale
anglais
Document original
PDF, 7 pages
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