Article14 octobre 202611 min de lecture
Vivre avec les risques volcaniques et côtiers à Fogo et Brava
- Vera Isabel Barros AlfamaUniversidade de Cabo VerdeCap-Vert

Résumé
Au Cap-Vert, et en particulier à Fogo et Brava, les îles que j’étudie, je pense que nous devons considérer ensemble les changements environnementaux, territoriaux et sociaux.
Article traduit de l’anglais. La traduction peut comporter des imprécisions : seule la version originale fait foi. Lire la version originale
Quels sont aujourd’hui les changements les plus marquants dans les relations entre l’océan, les milieux naturels et les sociétés sur le territoire que vous étudiez ? Lesquels vous semblent les plus lourds de conséquences à moyen et long terme ?
Au Cap-Vert, et en particulier à Fogo et Brava, les îles que j’étudie, je pense que nous devons considérer ensemble les changements environnementaux, territoriaux et sociaux.
La première grande transformation est, naturellement, le changement climatique, car il modifie progressivement la relation entre les populations insulaires et les ressources dont elles dépendent. Il s’agit de l’élévation du niveau moyen de la mer, de l’érosion côtière, de la modification du régime des pluies, de la hausse des températures et de changements qui affectent aussi les écosystèmes marins et les ressources halieutiques. Dans un pays où une grande partie de la population et des infrastructures est concentrée près des côtes, ces changements sont particulièrement importants.
À Fogo et Brava, toutefois, cette dimension climatique s’ajoute à une caractéristique fondamentale : ce sont des territoires volcaniques actifs ou potentiellement actifs, où la société vit en permanence avec des processus géologiques opérant à des échelles de temps très différentes des échelles humaines.
À Fogo, les éruptions les plus récentes, en 1995 et en 2014-2015, nous ont montré très clairement comment, en quelques semaines seulement, le paysage, les voies d’accès, les activités économiques, le logement et la relation même des communautés à leur territoire peuvent être profondément bouleversés.
La situation de Brava est différente. Aucune éruption historique n’y est documentée depuis le peuplement, mais la géologie révèle une activité volcanique relativement récente, et la sismicité est l’un des indicateurs les plus importants de la dynamique géologique de l’île. Les crises sismiques rappellent périodiquement à la population qu’il s’agit d’un système géologique actif.
À moyen et long terme, je considère trois processus comme particulièrement lourds de conséquences : le changement climatique et la transformation de la zone côtière ; la pression croissante sur des ressources naturelles limitées ; et la nécessité pour les sociétés de s’adapter en permanence aux risques naturels, notamment volcaniques, sismiques et de mouvements de terrain. À mon sens, l’essentiel est de comprendre que, dans ces petits territoires insulaires, l’océan, la géologie, le climat et la société ne peuvent pas être traités séparément.
Comment ces changements redistribuent-ils les vulnérabilités, les ressources et les usages du sol ? Quels groupes, activités ou écosystèmes en bénéficient, lesquels deviennent plus exposés, et quels choix ou conflits en découlent ?
Ces changements n’affectent pas toutes les personnes ni tous les territoires de la même manière. Les communautés côtières, les pêcheurs artisanaux, les agriculteurs, les familles économiquement vulnérables et les personnes vivant dans des zones exposées aux aléas naturels ont généralement moins de capacité d’adaptation. Dans la pêche, par exemple, la modification de la répartition des ressources marines a obligé les pêcheurs à aller plus loin ou dans des eaux plus profondes, ce qui augmente les coûts, le temps de navigation et les risques professionnels. À terre, il existe aussi une concurrence entre usages : agriculture, logement, conservation de la nature, extraction de ressources, infrastructures et tourisme.
À Fogo, cette relation est particulièrement intéressante, car la zone la plus exposée au risque volcanique est aussi un territoire d’une immense valeur agricole, paysagère, scientifique, culturelle et touristique. Chã das Caldeiras est peut-être l’exemple le plus clair de cette contradiction apparente. Les habitants restent et reviennent après les éruptions parce que le territoire offre des ressources, une identité, des débouchés économiques et des liens sociaux et culturels très forts. Les politiques publiques ne peuvent donc pas raisonner uniquement en termes de « territoire dangereux » opposé à un « territoire sûr ». Il nous faut comprendre pourquoi les gens choisissent de vivre dans ces lieux.
À Brava, on trouve une réalité différente : une petite île fortement contrainte par l’insularité et l’accessibilité, au volcanisme actif mais sans éruption historique, aux pentes raides et vulnérable aux séismes et aux mouvements de terrain. Cela pose une question centrale d’aménagement : comment préserver ce qui a une valeur naturelle et scientifique sans empêcher les habitants d’utiliser le territoire pour assurer leur subsistance ?
Le défi est de trouver des formes de développement dans lesquelles la conservation génère aussi des opportunités locales.
À partir de votre travail de terrain et de vos recherches, quelle idée ou expérience encore insuffisamment entendue devrait, selon vous, contribuer davantage aux débats internationaux et à l’action publique sur l’océan, la nature et les sociétés ?
Une idée qui me semble importante est que les petits territoires insulaires ne devraient pas être présentés uniquement comme des lieux vulnérables. Le Cap-Vert, en tant que petit État insulaire, fait sans aucun doute face à des vulnérabilités très importantes. Mais les îles sont aussi d’extraordinaires laboratoires naturels et sociaux. À une échelle territoriale relativement réduite, elles permettent d’observer les relations entre processus géologiques, changements environnementaux, ressources, peuplement humain, mémoire collective et capacité d’adaptation.
Mon travail à Brava a particulièrement renforcé cette perception. Malgré sa petite taille, l’île possède une géodiversité volcanique d’une extraordinaire richesse. Sur une surface très limitée, on trouve les traces de différentes phases de la formation de l’île, d’un volcanisme explosif, de structures tectoniques, de formes d’érosion et de processus actuels qui révèlent une histoire géologique extrêmement complexe.
Il existe une seconde dimension que je considère comme plus importante encore : la population n’est pas simplement destinataire de l’information scientifique. Les personnes qui vivent chaque jour sur ces territoires détiennent des savoirs sur les sources d’eau, les pentes, les chemins, les changements du sol, les séismes, les lieux où se sont produits certains événements et l’évolution du paysage au fil du temps. Savoirs scientifiques et savoirs locaux ne sont évidemment pas équivalents et ne recourent pas nécessairement aux mêmes méthodes de validation. Mais ils peuvent se compléter.
Le Cap-Vert peut donc porter ce message dans les débats internationaux : les politiques d’adaptation et de réduction des risques gagnent en force lorsque la science, les institutions et les communautés produisent ensemble des connaissances, au lieu de suivre un modèle où les experts produisent le savoir et ne le communiquent qu’ensuite à la population.
Comment les habitants de Fogo et de Brava perçoivent-ils et interprètent-ils les risques volcaniques et sismiques dans leur vie quotidienne ?
Il existe une différence très intéressante entre les deux îles.
À Fogo, le risque volcanique fait partie de la mémoire historique et de l’expérience collective. Certaines générations ont vécu directement les éruptions de 1951, 1995 et 2014-2015, tandis que d’autres les connaissent par leurs parents et grands-parents. Le volcan n’est donc pas une réalité abstraite. Il est à la fois une menace, un territoire, une ressource et une identité. Les habitants entretiennent avec lui une relation très étroite. Ils connaissent le territoire, interprètent des signes et s’appuient sur des repères transmis par les expériences passées. Dans le même temps, cette familiarité peut conduire à une certaine banalisation du risque. Vivre pendant des décennies à côté d’un volcan sans nouvelle éruption peut atténuer le sentiment d’urgence.
À Brava, la situation est différente. Faute de mémoire sociale d’une éruption historique, le risque volcanique est moins tangible. Les séismes, en revanche, sont fréquemment ressentis et offrent une expérience beaucoup plus concrète du risque géologique. Les crises sismiques ont précisément cet effet : pour un temps, elles transforment un risque qui peut sembler lointain en préoccupation quotidienne.
Il est donc important de comprendre que les gens interprètent le risque à travers plusieurs sources à la fois : l’information scientifique, la communication institutionnelle, l’expérience personnelle, la mémoire familiale, l’observation du territoire, mais aussi les rumeurs et les réseaux sociaux. La communication sur les risques doit reconnaître cette pluralité.
Quel rôle jouent les mémoires d’éruptions, les récits familiaux et les savoirs locaux dans la préparation et la réponse aux crises géologiques ?
Ils jouent un rôle fondamental.
À Fogo, les éruptions passées constituent une sorte d’archive sociale du risque. Les familles se souviennent de l’endroit où la lave a progressé, du moment où certains signes sont apparus, des itinéraires empruntés lors des évacuations, de l’endroit où se trouvaient les animaux, de ce qu’elles ont pu emporter et de ce qu’elles ont perdu. Ces récits ne remplacent ni les cartes d’aléas, ni la surveillance instrumentale, ni les modèles scientifiques, mais ils aident à comprendre la dimension humaine de la crise. Certains savoirs ont peu de chances de figurer sur une carte : le temps nécessaire à une famille pour retirer ses animaux d’une zone donnée ; les personnes âgées qui ont besoin d’aide ; les chemins de repli que connaît la communauté ; les réseaux familiaux capables d’héberger les personnes déplacées.
À Brava, s’il n’existe pas de mémoire d’éruption, il existe une mémoire des séismes et des crises sismiques, y compris d’épisodes récents qui ont sensiblement modifié la perception du risque. Ces mémoires ont aussi un rôle éducatif. Un enfant qui entend ses parents et/ou ses grands-parents raconter un séisme apprend que son territoire est dynamique bien avant de consulter le moindre document technique.
Il serait donc extrêmement précieux d’intégrer plus systématiquement l’histoire orale, la mémoire communautaire et la science dans les programmes d’éducation et de réduction des risques. Préserver la mémoire des catastrophes est aussi une forme de prévention.
Comment concilier la protection du géopatrimoine, le développement du géotourisme et les usages économiques et sociaux des territoires volcaniques ?
La première condition est d’éviter de traiter conservation et développement comme des objectifs nécessairement opposés. Le géopatrimoine ne sera efficacement protégé sur le long terme que si les communautés comprennent sa valeur et bénéficient de sa conservation. Le géotourisme peut précisément servir cet objectif : transformer la géodiversité et les connaissances géologiques en éducation, en reconnaissance de la valeur d’un territoire et en opportunités économiques locales. Mais le géotourisme ne doit pas être confondu avec le simple fait d’amener davantage de visiteurs sur un géosite. Un véritable modèle de géotourisme doit associer interprétation scientifique, protection des sites, participation des habitants, formation de guides locaux, valorisation des produits locaux, implication des autorités locales et répartition des retombées économiques au sein de la communauté.
À Fogo, par exemple, le paysage volcanique peut être relié non seulement à la visite du volcan, mais aussi à l’agriculture, au vin, à l’alimentation, à la biodiversité, à l’architecture, à la culture, à l’histoire des éruptions et aux expériences des communautés.
À Brava, une géodiversité extraordinaire peut de même offrir l’occasion de développer une offre touristique à petite échelle liée aux sentiers géologiques, aux paysages, à l’éducation à l’environnement et à la science.
Pour les deux îles comme pour le pays, il est toutefois essentiel de définir une capacité de charge, des règles d’usage et une protection pour les géosites les plus sensibles. Se pose aussi une question éthique : les communautés qui vivent avec des risques réels ne doivent pas devenir une sorte de décor pour un tourisme de la catastrophe. Les visiteurs doivent comprendre qu’il s’agit d’un territoire vivant. L’approche internationale des géoparcs va précisément dans ce sens : mobiliser le patrimoine géologique avec le patrimoine naturel et culturel pour favoriser le développement durable, l’éducation et la réduction des risques.
Où se situent aujourd’hui les principaux écarts entre connaissances scientifiques, communication sur les risques et capacités institutionnelles de prévention ?
J’identifierais quatre écarts principaux.
Le premier est la continuité de la surveillance. Les réseaux sismologiques et géodésiques sont essentiels, mais ils exigent maintenance, mises à niveau technologiques, techniciens spécialisés et financement permanent.
Le deuxième est la transformation des données scientifiques en informations utilisables par les services de protection civile et par le public. Il y a une énorme différence entre dire que « la sismicité a augmenté » et expliquer aux gens ce que cela signifie et ce qu’ils doivent faire.
Le troisième écart est la communication sur les risques elle-même. En situation d’incertitude scientifique, situation normale en volcanologie et en sismologie, il est difficile de communiquer sans alarmer tout en évitant de minimiser le danger. La confiance doit se construire avant les crises. Si la première communication entre scientifiques, institutions et communauté a lieu pendant une crise, nous arrivons déjà trop tard.
Le quatrième point est la coordination institutionnelle. La surveillance scientifique, la protection civile, les communes, les universités, les écoles, les services de santé, les opérateurs maritimes et les communautés doivent être encore davantage rapprochés.
Le Cap-Vert dispose aujourd’hui d’un réseau de surveillance géophysique avec des stations sur les deux îles, mais la présence d’instruments ne dispense pas de renforcer en permanence les capacités humaines et institutionnelles. À mon sens, nous devrions progressivement aller vers une approche qui traite la surveillance, la communication, l’éducation et la préparation des communautés comme les éléments d’un même système.
Quelles différences entre Fogo et Brava devraient recevoir davantage d’attention dans la conception des politiques de surveillance, d’aménagement et de protection civile ?
Le premier point fondamental est que nous ne devrions pas appliquer exactement le même modèle de gestion des risques aux deux îles.
Fogo possède un volcan central très imposant, des éruptions historiques relativement récentes et des zones dont l’exposition aux coulées de lave est bien connue. Sa population garde aussi des souvenirs directs ou familiaux des éruptions. À Fogo, il est donc particulièrement important de travailler sur les scénarios d’éruption, les itinéraires d’évacuation, l’occupation des zones les plus exposées à l’aléa et la relation entre activité économique et risque volcanique.
Brava présente un autre ensemble d’enjeux. L’île connaît une activité sismique fréquente, un volcanisme géologiquement récent, des traces d’activité explosive, des émissions diffuses de gaz dans certaines zones et un relief très accidenté. Au-delà du risque qu’ils représentent directement, les séismes peuvent déclencher des instabilités de pente et couper des voies d’accès. Il existe une autre différence essentielle : l’insularité de Brava contraint beaucoup plus fortement la réponse d’urgence. Une petite île dont les liaisons extérieures dépendent largement du transport maritime exige des scénarios spécifiques d’évacuation, d’approvisionnement, d’assistance médicale et de communication.
À Fogo, la stratégie peut donc se concentrer fortement sur la relation entre le volcan, l’occupation du sol et les scénarios d’éruption. À Brava, il faut raisonner plus explicitement selon une approche multirisque, intégrant sismicité, potentiel volcanique, mouvements de terrain, gaz, accessibilité et isolement.
Enfin, il existe une différence importante dans la perception sociale elle-même. Fogo a une mémoire des éruptions. Brava a avant tout une mémoire des séismes. Les politiques de communication sur les risques et d’éducation doivent partir de cette différence.
En résumé, la science peut produire des méthodologies communes, mais la gestion des risques doit être adaptée à chaque territoire. Fogo et Brava sont géographiquement proches et liées sur le plan géodynamique, mais leurs histoires, leurs vulnérabilités, leur accessibilité, leurs perceptions sociales et leurs scénarios de risque diffèrent suffisamment pour exiger des stratégies distinctes.
Informations documentaires
- Type
- Article
- Date
- 14 octobre 2026
- Auteur
- Vera Isabel Barros Alfama
- Centre d’études
- ONS
- Langue originale
- anglais
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