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Entretien avec Isabelle Autissier : étude annuelle 2026

Thème du mois : « Le sentiment marin »

Hugo Sannier

Couverture : Entretien avec Isabelle Autissier : étude annuelle 2026

Résumé

Entretien avec Isabelle Autissier autour de l’étude annuelle 2026 du Conseil d’État, « La mer et les politiques publiques » ; premier volet du thème mensuel « Le sentiment marin ».

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La section Recherche de Deep Blue Foundation propose de suivre un thème mensuel rythmé par trois publications. Un premier entretien, à partir d’un point d’actualité, ouvre un espace d’expression. Un second investit un secteur, et s’attache à faire la promotion de ses différents corps de métiers. Enfin, un article, comme production, prend le thème mensuel directement en face afin d’en déplier les enjeux. Cette publication est un entretien à partir d’un point d’actualité.

Le Conseil d’État produit chaque année un outil de réflexion juridique et politique : l’étude annuelle. Grâce à des conférences, des auditions et des rapports, la juridiction administrative construit pour la France un ensemble de propositions, visant à mieux gouverner face aux enjeux contemporains.

Vous avez participé à la deuxième conférence de l’Étude annuelle 2026, dont le thème était « Les enjeux écologiques et économiques ». Qu’attendez-vous du Conseil d’État pour la publication finale ?

Isabelle Autissier - D’abord, je salue le Conseil d’État pour s'être intéressé à cette question de l’océan. C'est original. De fait, c’est une question extrêmement transverse : on fait tout avec l’océan. Non seulement on y fait de la pêche et des cultures marines, mais aussi l'essentiel du commerce, de la géopolitique, du tourisme, des tas d'activités économiques, de l'aménagement du territoire, et même la guerre. J'espère que le Conseil d’Etat va pouvoir se constituer une vision « holistique », de laquelle en déduire l'action de l'État. D’abord et avant tout en termes législatifs, par des propositions, en tout cas des pistes. Les Français revendiquent le deuxième espace maritime du monde, mais si c'était aussi important pour la nation française, si on le vivait de la sorte, nous en aurions peut-être une meilleure gestion.

Lors de votre intervention, vous avez appuyé sur la nécessité de changer de focale, plus précisément, vous invitez à une approche globale des enjeux océaniques. Si une approche totale semble idéale, comment cette globalité peut selon vous devenir concrète ? Au travers de quels mécanismes pourrait s’exprimer une action totale en faveur de l’océan ?

I. A - En France, il y a le CIMER ( Comité Inter national de la mer ), mais qui, malheureusement, ne se réunit pas très souvent. On a également un Ministère de la Mer, qui pourrait suivre au jour le jour les situations. Aujourd’hui, ce Ministère est pour beaucoup un Ministère de la Pêche. Je pense que ce Ministère devrait, à minima, avoir des compétences assez élargies sur une coordination, mais peut-être doit-on cette remarque à l’actualité. Prenons un exemple parmi d’autres, l'exploration des fonds marins. Il mêle à la fois des questions économiques, de technologies, de géopolitique, et bien sûr, des questions de biodiversité, de préservation, et plus généralement de recherche. On ne peut pas aborder ce qui a trait aux grands fonds marins par le petit bout de chacune des lorgnettes ou de chacune des thématiques. Je pense donc qu'un Ministère de la Mer qui aurait des compétences précises sur ces formes de coordination et de traitement des dossiers marins, permettrait peut-être d’harmoniser toutes les focales, de manière plus suivie. Nous avons, en France, d’importants atouts, une recherche de premier plan, un certain nombre d'industriels performants, une Marine nationale puissante et organisée. Nous avons une diplomatie qui fonctionne bien au sein des grandes nations, des atouts en terme de tourisme maritime et, grâce à nos Outremers essentiellement, une biodiversité exceptionnelle. Ce qui manque c’est une coordination effective, une vision globale.

Si le paradigme de la protection de l’océan et de sa diversité passe par sa connaissance, où doit-on regarder pour agir efficacement ?

I. A. - Pour faire une virgule, je dirais que la première chose à regarder, ce sont les financements. Tout découle de là. L'océan n'est pas un milieu facile pour les humains, techniquement, cela coûte d'y aller. Nous sommes supposés être, avec les Nations Unies, dans la décennie pour les sciences océaniques jusqu'en 2030, et donc dans une décennie normalement consacrée à la connaissance. Il serait cohérent de l’incarner par des programmes de grande ampleur. Aujourd'hui, l’écosystème sensible qui se dégrade le plus sont toutes les mers bordières et côtières sujettes à des aménagements, à certains endroits à de la surpêche, à d’autres à la contamination par le plastique et les intrants agricoles, aboutissant par exemple aux proliférations d’algues vertes. Or, on sait qu'en termes biologiques, ces milieux sont les plus productifs, c’est le corail dans nos îles chaudes, ce sont les herbiers sous-marins en métropole. Ils sont essentiels comme substrats, milieux nutritifs ou nurseries. Même s’ils sont proches de nous, nous sommes encore loin de comprendre les mécanismes de ces écosystèmes. Un deuxième exemple dont on parle beaucoup, le chalutage. Quand on parle du chalutage, on pense immédiatement à la taille des mailles du chalut et à ses captures accessoires, mais on pense beaucoup moins à l'action du chalut sur les fonds marins, ce labourage à un impact colossal sur les substrats, ceux-là mêmes qui nourrissent ensuite l'ensemble de l'écosystème halieutique. Il y a là encore énormément de choses à comprendre, en particulier sur le fonctionnement des écosystèmes qui permettent le maintien de la vie. Pour revenir aux grands fonds, ils sont extrêmement compliqués à observer et à analyser, mais ils sont aussi le siège de modes de vie particuliers. Les espèces y résistent au noir absolu, au froid, à des pressions colossales et à très peu de nourriture. Se jouent dans ces milieux des mécanismes d'utilisation de l'énergie autres que le soleil, qui ne peut y pénétrer. Tous ces organismes et mécanismes sont évidemment d'un intérêt colossal pour les sociétés humaines. Et donc oui, il y a, là aussi, un effort à faire porter.

L’océan semble loin de nous, existe-t-il selon vous un lien entre le sentiment marin, comme conscience affective de l’océan, et sa protection ? Ne manque-t-on pas d’affection pour ce qui doit être protégé ?

I. A. - C’est évident, on protège ce que l'on aime. On aime sa famille, on protège sa famille. On aime son pays, on protège son pays. Et on aime la mer, on devrait protéger la mer. Mais les Français aiment l’océan essentiellement de manière ludique. L'océan représente les vacances. De plus, l’imaginaire collectif est teinté de vertige : On pense que l’océan est sans limites, que la pollution s’y dilue, que les poissons, il suffit de mettre un masque pour en voir beaucoup de différents. L'océan aurait une espèce de capacité interne à se régénérer. Prenons l’exemple des baleines : il n’est pas difficile de les aimer, ce sont de magnifiques animaux. Ce n’est pas non plus difficile de montrer que leur chasse les met en danger et qu'on risque de les voir disparaître. À partir du moment où on a démontré la fragilité de ces espèces, quand leurs tailles laissaient penser qu’elles étaient capables de se défendre elles-mêmes, alors on peut agir. Le moratoire, s’appuyant sur leur fragilité a abouti à un mouvement de protection. Je pense que c'est ce sentiment de fragilité qui manque à notre rapport global à l’océan. Prenons un autre exemple, celui du plancton. Le plancton est absolument indispensable à la vie marine puisqu’il en est la base. C’est également un élément extrêmement important pour la capture du carbone atmosphérique. Mais le plancton, beaucoup de gens savent à peine qu’il existe. Or, il est en danger à cause du réchauffement climatique, de l’acidification et de la pollution, mais qui s’y intéresse vraiment ? Il y a donc bien un effort de sensibilisation à faire porter sur le caractère épuisable de l’océan. Parce que non, l'océan n'est pas illimité, et ses fonctionnalités qui nous permettent de vivre sont en ce moment à risque. Toutefois, je pense qu'il faut toujours articuler la question des atteintes et des dérèglements avec celle des solutions et des mises en œuvre. Sinon, on cultive un pessimisme eschatologique. On a évidemment un certain nombre de solutions, mais également des outils. Je reprends encore un exemple, celui des posidonies et autres prairies sous-marines présentes sur un certain nombre de littoraux. Elles aussi sont d’extraordinaires puits de carbone, ressources halieutiques et nurseries. Nous avons les moyens de les protéger, que ce soit par la réglementation, la sanctuarisation ou par le repeuplement. C’est par la logique de soutien à ces initiatives de recherches et de protection que l’idée d’une fragilité naît dans l’imaginaire collectif.

Pensez-vous que la culture commune manque de témoignages et de figures ?

I. A. – Certaines personnes permettent de focaliser l’attention. Celle de Cousteau a par exemple fait énormément, à son époque. Il a ouvert l'esprit du grand public à ce qui se passait sous l’eau ; à travers ses films et toutes ses interventions, il est devenu une figure emblématique. Qu’elles soient humaines ou animales, ces figures sont dites « parapluies ». Puisqu’il n’est pas chose aisée de parler de biodiversité de manière globale, des personnes reconnues vont mettre l'accent sur certaines espèces emblématiques. Pour la mer, par exemple, ce sont les baleines, comme pour la savane, le lion. De manière métonymique, lorsqu’on s’attache à les protéger, on va protéger les milieux qui les accueillent et donc toutes les autres espèces qui y vivent. Pour prendre un exemple concret, le WWF a fait beaucoup de travaux au Méditerranée sur l'imprégnation des baleines aux pesticides et aux résidus plastiques. En reliant l'espèce à son milieu, nous faisons de la pollution plastique une atteinte à l’espèce. De manière inductive, on en tire les conséquences sur ce que nous faisons, nous les humains, en termes de modifications dans les milieux naturels. Encore une fois, il est difficile de rendre compte de la complexité des mécaniques de la biodiversité et du vivant maritime, tirer le fil à partir d’une espèce emblématique permet de sensibiliser le grand public. Autrement dit, faire de la sensibilisation pour la protection de l’océan, c’est permettre à tout le monde de s’en approprier les enjeux.

Propos récoltés par Hugo Sannier, Directeur de la section Recherche chez Deep Blue Foundation.

LE BESOIN D’UNE NOUVELLE COORDINATION

L’invitation d’I. Autissier à une « coordination effective », résonne avec le type de coordination auquel invitait quelques mois plus tôt dans Marine et Océans P. Thomson, envoyé spécial du Secrétaire des Nations Unies pour l’océan : « […] Il est vrai que la santé de l’océan continue de se détériorer, mais il est indispensable de nous réunir périodiquement pour partager les points de vue, améliorer la coordination et renforcer nos efforts communs pour stopper et inverser cette dégradation ». Si la multiplication des efforts de réunion accélère l’interpénétration des points de vue, nous voulons rappeler ce que la coordination exige. C’est dans la communauté des efforts que se joue l ’ i n v e r s i o n d e l a t e n d a n c e environnementale et océanique. L’impératif d’effondrement, contre lequel les différents acteurs du maritime se mobilisent, est paradoxal : il appelle à une inventivité inédite, et pourtant, on ne cesse de penser à travers des distinctions devenues désuètes Le Conseil d’État propose, grâce à ses conférences, un type de réunion assez neuf, sachons l’investir.

Isabelle Autissier

Navigatrice – présidente d’honneur du WWF France

Ingénieure agronome spécialisée en halieutique, entre 1990 et 2000, elle a réalisé quatre courses autour du monde à la voile en solitaire, devenant la première femme à accomplir un tour du monde en course et seule. Engagée de longue date en faveur de la protection de l’environnement et de la biodiversité, elle est présidente d’honneur du WWF France, présidente du Conseil consultatif des Terres australes et antarctiques françaises, ainsi que présidente du Conseil d’orientation de l’Office français de la biodiversité.

Informations documentaires

Type
Recherche
Date
février 2026
Éditeur
Deep Blue Foundation
Langue originale
français
Document original
PDF, 5 pages
Texte intégral
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