Articlejuin 20265 min de lecture
La mer doit être le nouvel horizon de l’Université française
Publié dans Marine & Océans

Résumé
À partir du rapport remis par Deep Blue au Conseil d’État, un plaidoyer pour former les nouvelles générations aux enjeux maritimes.
La France, forte du deuxième espace maritime mondial, doit mieux former ceux qui sauront le penser, le défendre, l’administrer et le gouverner. Et ce, particulièrement à Paris qui concentre une part considérable des établissements d’enseignement supérieurs dont sont issus les décideurs.
La France dispose aujourd’hui d’atouts maritimes considérables : une vaste zone économique exclusive (ZEE), des outremer dans tous les océans, des ports, une Marine de premier rang, des chercheurs, des industriels et des entreprises qui la font rayonner. Mais ces atouts ne pèseront vraiment que si les nouvelles générations appelées à décider, négocier, administrer, plaider ou investir le sujet maritime sont formées à en comprendre les ressorts.
C’est ce décalage que documente le rapport produit par Deep Blue1 pour le Conseil d’État, sous la plume d’Hugo Sannier. Le constat n’est pas celui d’un désert maritime dans l’enseignement français. La mer est présente dans les programmes du secondaire, dans plusieurs dispositifs pédagogiques, dans les classes « enjeux maritimes », le BIMer2 ou les actions menées avec la Marine nationale. Mais cette présence demeure éclatée. Elle sensibilise davantage qu’elle ne structure une véritable culture maritime chez les futurs décideurs.
Et si notre ZEE commençait sur les bancs de l’université… Car une ZEE ne se défend pas par proclamation. Elle implique des juristes formés au droit de la mer, des économistes capables de lire les chaînes logistiques, des géographes attentifs aux ports et aux détroits, des spécialistes des relations internationales familiers des rapports de force océaniques. C’est ici que l’Université a un rôle décisif à jouer. Les enjeux maritimes ne concernent pas seulement les écoles spécialisées. Ils relèvent aussi des facultés de droit, des instituts d’études politiques, des écoles de commerce, des formations d’économie et d’administration publique. La France parle volontiers de puissance maritime. Elle en a tous les attributs. Il lui reste à mieux former celles et ceux qui auront demain à l’administrer.
DE L’ENSM À L’INSTITUT DE L’OCÉAN…
Ce constat ne doit pas conduire au procès injuste d’un pays qui n’aurait rien bâti. La France possède des pôles d’excellence remarquables. L’Institut de l’Océan de l’Alliance Sorbonne Université en offre l’un des exemples les plus convaincants. Sous l’impulsion de l’amiral Christophe Prazuck, il a ouvert la voie à un lieu capable de faire dialoguer les sciences marines et les enjeux maritimes, en dépassant les cloisonnements habituels entre disciplines. Aujourd’hui, sous la direction de Marina Lévy, ce pôle poursuit son rayonnement en réunissant recherche, formation et dialogue avec la société. Il s’appuie sur un écosystème considérable de laboratoires et d’enseignants. Dans les sciences de la Terre, de l’environnement, du climat et du vivant, il propose un catalogue de formation et de recherche qui montre ce que peut être une véritable ambition universitaire de l’océan tournée vers les grands défis contemporains. L’École nationale supérieure maritime en est l’un des plus beaux exemples. Sous l’impulsion de François Lambert, l’ENSM incarne une réussite rare : former des marins et ingénieurs de haut niveau, associer les acteurs privés et les armateurs, entretenir une culture professionnelle forte, faire rayonner un marine marchande exigeante et opérationnelle. Le rapport d’Hugo Sannier le montre bien : l’ENSM ne se contente pas de former du personnel navigant ; elle participe à la construction d’une culture maritime, d’un esprit d’équipage, d’un rapport vivant aux métiers de la mer.
Le réseau des lycées professionnels maritimes, l’École navale, les formations techniques et scientifiques constituent, eux aussi, un socle solide. La France sait former des marins. Elle sait former des ingénieurs. Elle sait produire de la connaissance océanographique de haut niveau. Dans ce domaine, elle part de très haut. C’est précisément pour cela que son retard relatif en sciences humaines et sociales devient difficile à ignorer.
LE DÉFIS DES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES MARITIMES
C’est dans les sciences humaines et sociales que le contraste est le plus net. Le maritime y existe par fragments : une séance sur la mondialisation, un chapitre sur les détroits, quelques heures consacrées au droit de la mer. Ces présences ne sont pas négligeables. Elles témoignent d’un intérêt réel. Mais elles ne suffisent pas à constituer un champ structuré, capable de former durablement aux enjeux maritimes.
Il existe pourtant des points d’appui solides. Aix-Marseille Université demeure une place importante du droit maritime et des transports. Des enseignants, des chercheurs, des centres spécialisés continuent de porter ces sujets avec constance. Plusieurs signaux récents invitent cependant à la vigilance. La fermeture du Centre de droit maritime et océanique de Nantes Université, actée le 6 février 2026 par le conseil d’administration de l’établissement à vingt-deux voix pour, quatre contres et sept abstentions, a marqué les esprits. La mobilisation du monde maritime et académique n’y aura rien changé. Au-delà du cas nantais, c’est un symbole : au moment même où les enjeux maritimes deviennent centraux, certaines structures universitaires spécialisées peinent à maintenir le sujet.
LE CAS PARISIEN
Celui-ci est plus révélateur encore. Paris n’est pas un port, dira-t-on. Justement : c’est là que réside une partie du problème. La capitale concentre une part considérable des universités, grandes écoles et lieux de formation dont sont issus hauts fonctionnaires, responsables politiques, dirigeants d’entreprise et juristes. Si la mer n’entre pas davantage rue Saint-Guillaume, rue d’Ulm ou place du Panthéon, il est fort à parier qu’elle se retrouvera à la marge des réflexes administratifs et politiques. Les décideurs ne méprisent pas la mer ; bien souvent, ils n’ont simplement jamais été formés à la penser. À Paris 1 Panthéon-Sorbonne, le professeur Philippe Dele-becque a longtemps contribué à donner au droit maritime une place d’excellence. Son départ à la retraite rappelle au-jourd’hui la nécessité de prolonger cette ambition académique, à l’heure où les négociations à l’Organisation maritime internationale montrent combien la norme est devenue un instrument de compétitivité. Aujourd’hui, dans les grandes formations parisiennes de droit, de science politique, d’économie ou de management, le maritime n’existe presque pas sous forme de master, de diplôme universitaire, de parcours identifiable ou de chaire indépendante.
Rien de tout cela n’est irréversible. Il suffirait qu’une grande université française ouvre la voie du maritime en sciences humaines et sociales pour créer un effet d’entraînement. Paris 1 Panthéon-Sorbonne, première université française dans bien des champs du droit et des sciences humaines, pourrait jouer un rôle particulier. Des signes encourageants existent. Sous l’impulsion de sa présidente Christine Neau-Leduc, l’université accueille déjà nombre de conférences, initiatives, et travaux liés à la mer. L’enjeu, désormais, est de franchir ce seuil pour structurer une offre exigeante et alignée avec les ambitions maritimes françaises et les exigences environnementales de notre siècle.
Une puissance maritime ne se mesure pas seulement à l’étendue de sa zone économique exclusive ou à l’importance de l’industrie maritime dans son PIB. Elle se mesure aussi à la place que l’océan occupe dans la formation de ceux qui écrivent le droit, orientent l’économie, négocient les traités et gouvernent l’État. Tant que la mer restera absente des amphithéâtres où se forment les décideurs, la souveraineté française aura beau s’étendre au large, elle restera imparfaitement pensée.
Note sur l’auteur
Président du Think-tank Universitaire Deep Blue.
Notes
- 1.
Le think tank Deep Blue, fondé en 2023 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne par des étudiants en master, fédère les étudiants des grandes écoles et universités parisiennes autour des enjeux maritimes.
↩︎ - 2.
Le Brevet d'Initiation à la Mer (BIMer) est un diplôme de l'Éducation nationale, créé en 2020 sur le modèle du Brevet d'Initiation Aéronautique (BIA). Il s'adresse aux élèves volontaires à partir de la classe de troisième, aux lycéens et, dans certains cas, aux étudiants.
↩︎
Informations documentaires
- Type
- Article
- Date
- juin 2026
- Auteur
- Amine Lehna
- Langue originale
- français
- Document original
- Texte intégral
- Transcription du document original



