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Une stratégie pour renforcer la puissance maritime française

Miali Naja

Publié dans Marine & Océans

Couverture : Une stratégie pour renforcer la puissance maritime française

Résumé

Alors que le Conseil d’État consacre son étude annuelle 2026 à la mer et aux politiques publiques, retour sur l’audition de Deep Blue et sur les enjeux de la puissance maritime française.

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Auditionné par le Conseil d’État dans le cadre de son étude 2026 sur la mer, le jeune think tank universitaire Deep Blue analyse les conditions d’une puissance maritime française plus cohérente et en identifie les principaux leviers d’action.

L’année 2025 aura marqué un tournant dans la manière dont les puissances publiques envisagent l’océan. Proclamée année de la mer et ponctuée par la Conférence des Nations Unies sur l’Océan, conclue par la ratification de l’accord BBNJ , elle a consacré le retour du fait maritime au cœur des priorités stratégiques. En consacrant son étude annuelle 2026 à la mer et aux politiques publiques, le Conseil d’État reconnaît que l’océan devient un révélateur des transformations de l’action publique contemporaine.

Depuis plusieurs années, la haute juridiction administrative explore les mutations de l’État autour de trois défis majeurs : souveraineté, prise en compte de l’usager et action dans le temps long. La mer concentre précisément ces tensions. Espace de puissance et de protection, support des grandes chaînes de valeur mondiale, elle est aussi le théâtre des bouleversements climatiques qui s’intensifient.

C’est dans ce cadre que le think tank universitaire Deep Blue* a été auditionné par la section des études du Conseil d’État. Sa démarche repose sur une conviction simple, la France possède une puissance maritime encore insuffisamment pensée comme un système cohérent. À l’interface du monde universitaire, des décideurs publics et des nouvelles générations, Deep Blue entend faire émerger une lecture stratégique globale des enjeux maritimes.

Derrière cette contribution se dessine une ambition claire : réconcilier souveraineté, compétitivité économique et transition écologique, tout en rendant l’action publique plus opérationnelle pour les territoires comme pour les citoyens.

UNE PUISSANCE MARITIME ENCORE INACHEVÉE

Avec le deuxième domaine maritime mondial, la France pourrait apparaître comme une puissance océanique pleinement affirmée. La réalité demeure plus nuancée. L’économie bleue ne représente qu’environ 1,5 % du PIB national et près des deux tiers des conteneurs destinés au marché français transitent encore par des ports étrangers, notamment Anvers, Rotterdam ou Hambourg. Cette dépendance logistique révèle une fragilité structurelle souvent sous-estimée.

La souveraineté maritime se joue désormais autant à terre qu’en mer. La reconquête portuaire passe par la modernisation des infrastructures mais surtout par la transformation des hinterlands. Renforcer les connexions ferroviaires et fluviales vers Le Havre et Marseille, structurer des corridors mul-timodaux et adapter les capacités portuaires aux navires de nouvelle génération relèvent moins de l’aménagement que de choix stratégiques engageant l’autonomie économique nationale.

La recherche et l’innovation constituent un second levier décisif. Protéger l’océan suppose d’abord de le comprendre. Deep Blue plaide pour un renforcement des moyens consacrés à la recherche maritime, y compris en sciences humaines, afin d’intégrer pleinement les dimensions économiques, sociales et géopolitiques de la mer. Dans un contexte budgétaire contraint, l’orientation partielle du crédit d’impôt recherche vers l’innovation marine ou le développement de pôles d’excellence, notamment en outre-mer, pourrait constituer un accélérateur déterminant.

LE TRIPTYQUE : SPATIAL, NUMÉRIQUE ET MARITIME

Sur le plan stratégique, la souveraineté maritime ne repose plus uniquement sur le nombre de navires déployés mais sur une capacité globale de connaissance et de contrôle des espaces. Si la France dispose d’une Marine nationale techno-logiquement complète, de la dissuasion nucléaire au groupe aéronaval, l’immensité de ses espaces impose désormais une approche systémique. Surveillance satellitaire, moyens aériens et intelligence artificielle transforment l’analyse des flux maritimes en permettant la détection d’activités illicites, l’identification, la reconnaissance comportementale des navires et l’anticipation des risques. La puissance navale s’inscrit ainsi dans un triptyque : spatial, numérique et maritime.

La souveraineté passe enfin par l’alimentation. Alors que près de 70 % des produits de la mer consommés en France sont importés, le développement d’une pêche et d’une aquaculture durables apparaît comme un impératif économique, pour parvenir à une autonomie dans ce domaine.

FAIRE DE LA TRANSITION ÉCOLOGIQUE UN AVANTAGE STRATÉGIQUE

L’océan demeure l’un des principaux régulateurs climatiques mondiaux, absorbant une part significative du CO₂ et de la chaleur excédentaire. Mais acidification, montée du niveau des mers et intensification des événements extrêmes rappellent que cet équilibre atteint ses limites, plaçant la mer au cœur des politiques climatiques.

Responsable d’environ 3 à 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, le transport maritime fait face à une transformation industrielle majeure. Les armateurs français ont déjà engagé des efforts significatifs de décarbonation, optimisation énergétique des flottes, expérimentation de carburants alternatifs, investissements technologiques, dans un secteur marqué par des cycles longs.

L’enjeu n’est pas d’opposer transition écologique et compétitivité, mais d’organiser leur convergence. Deep Blue plaide pour une épargne maritime verte orientant l’investissement privé vers les navires décarbonés, les ports multiénergies et les solutions émergentes, appuyée par un co-investissement public. Un fonds bleu interministériel, sanctuarisé sur 2026-2030, permettrait d’agréger les financements publics afin d’accompagner modernisation portuaire, innovation industrielle, recherche et protection des infrastructures critiques. La transition écologique deviendrait ainsi un levier de compétitivité et de leadership maritime européen.

MODERNISER LE DROIT MARITIME

La puissance maritime ne repose pas uniquement sur des infrastructures ou des capacités navales, mais aussi sur la cohérence du cadre juridique. Or le droit maritime français demeure dispersé entre de nombreux codes, nuisant à sa lisibilité et à son efficacité. La création d’un code maritime constituerait une réforme structurante, unifiant les règles relatives à la souveraineté des espaces, à la sécurité de la navigation, à l’exploitation des ressources et à la protection des écosystèmes.

Une telle codification renforcerait la sécurité juridique des acteurs économiques et affirmerait une souveraineté normative, tout en intégrant plus clairement les engagements internationaux de la France. Moderniser le droit maritime, c’est donner à la France les moyens juridiques de sa stratégie.

LA JEUNESSE : ANGLE MORT DE LA PUISSANCE MARITIME FRANÇAISE

La France demeure paradoxalement une grande puissance maritime sans véritable culture maritime partagée. Cette distance entre la société et la mer constitue l’un des freins majeurs à l’émergence d’une stratégie durable. Réintroduire le fait maritime dans les programmes scolaires, soutenir le tissu associatif et renforcer l’attractivité des lycées maritimes permettrait de combler ce déficit culturel tout en répondant aux besoins de recrutement d’un secteur créateur d’emplois qualifiés. Un plan « Emploi Bleu », fondé sur des formations courtes et des campagnes d’attractivité ciblées, pourrait accompagner cette dynamique. Car la puissance maritime ne se décrète pas uniquement par des investissements ou des stratégies industrielles, elle repose aussi sur une génération capable de se projeter vers la mer.

Note sur l’auteur

Miali Naja, 22 ans, étudiante en Master II Droit et fiscalité de l’entreprise à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne, est juriste alternante au sein du Cabinet Fontaine-Avocats. Le think tank Deep Blue, fondé en 2023 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne par des étudiants en master, fédère les étudiants des grandes écoles et universités parisiennes autour des enjeux maritimes. En savoir + www.deepbluefoundation.org

Informations documentaires

Type
Article
Date
mars 2026
Centre d’études
SMGM
Langue originale
français
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