Article14 octobre 202612 min de lecture

Poétiques de l’écoute

Femmes, territoire et mémoire dans les Caraïbes colombiennes

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Résumé

Pour moi, la recherche-création ne consiste pas à représenter une réalité qui existe déjà, mais à créer les conditions d’une écoute grâce à laquelle d’autres formes de savoir peuvent émerger, circuler et transformer notre compréhension du territoire.

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Pour moi, la recherche-création ne consiste pas à représenter une réalité qui existe déjà, mais à créer les conditions d’une écoute grâce à laquelle d’autres formes de savoir peuvent émerger, circuler et transformer notre compréhension du territoire. Mes recherches universitaires et littéraires sont peu conventionnelles. Je m’intéresse à ce que les mots peuvent faire lorsque la vie a été blessée : comment ils peuvent préserver la mémoire, transformer une expérience de la douleur, renouer des liens avec un territoire et ouvrir des possibles pour l’avenir. Je réponds donc à ces questions en m’appuyant sur l’article de recherche de Hoyos Guzmán et al., « Escuchar el mar herido: mujeres, memoria ambiental e investigación-creación en el Magdalena » [Écouter la mer blessée : femmes, mémoire environnementale et recherche-création dans le Magdalena], paru dans la Revista de Estudios Colombianos (REC), volume 67, 2026, publiée par l’Asociación de Colombianistas. L’article a été évalué et accepté en double aveugle et il est déjà en cours de mise en page en vue de sa prochaine publication sur le site officiel de la revue.

Dans cet article, je systématise mon expérience de chercheuse dans Cartas al Mar: Niñas, adolescentes y mujeres escriben sobre la vida en el mar [Lettres à la mer : des filles, des adolescentes et des femmes écrivent sur la vie en mer], un projet de recherche-création mené en 2024 à l’Universidad del Magdalena et financé par le CEIMAR dans le cadre de son appel 2023 de soutien aux jeunes docteurs. Je le mets en dialogue avec le projet de la professeure Judith del Socorro Ballesteros López, Mujeres lideresas en Santa Marta. Participación política de las mujeres en el Caribe (1960-2025) [Femmes leaders à Santa Marta : la participation politique des femmes dans la Caraïbe, 1960-2025], un projet de recherche-création audiovisuelle mené en 2024 à l’Universidad del Magdalena. Mes réponses s’appuient ici sur les réflexions issues de cette publication ainsi que sur mon expérience et ma compréhension littéraires et de sciences sociales en tant que chercheuse-créatrice.

Que nous apprennent la littérature et la recherche-création sur les relations intimes et sensibles des femmes à la mer dans les Caraïbes colombiennes, et quelles dimensions de cette expérience tendent à échapper aux approches institutionnelles ou strictement scientifiques ?

La littérature et la recherche-création nous aident à comprendre que la relation des femmes à la mer dans les Caraïbes colombiennes ne peut être réduite à une relation fonctionnelle avec une ressource naturelle, un paysage ou un espace productif. Dans le travail mené dans le Magdalena, la mer apparaît comme territoire vécu, mémoire, interlocutrice, refuge, espace de subsistance et présence affective. C’est pourquoi j’ai recours au concept de maritorio : non pas simplement pour nommer une portion géographique du littoral, mais pour comprendre un tissu de relations matérielles, symboliques, affectives et communautaires dans lequel la terre et la mer font partie d’une même expérience vécue. Dans Cartas al Mar, par exemple, les participantes n’écrivent pas seulement sur la mer : elles écrivent à la mer. Ce déplacement est méthodologiquement très important, car il fait de la mer une interlocutrice et lui permet d’émerger comme une entité vivante au sein de l’expérience narrative.

La littérature donne ainsi accès à des dimensions de l’expérience qui apparaissent rarement lorsque le territoire est observé exclusivement à travers des catégories techniques. Une lettre peut consigner un souvenir d’enfance, une relation familiale à la pêche, une sensation corporelle, une inquiétude face à la raréfaction du poisson ou une promesse de soin. Ces éléments peuvent sembler secondaires d’un point de vue strictement scientifique, mais ils sont essentiels pour comprendre comment une communauté vit les changements environnementaux. Les lettres analysées contiennent, par exemple, des souvenirs liés à la pêche artisanale, des leçons transmises par les mères et les grands-mères, des souvenirs de la plage et des références à la dégradation de l’environnement. Les atteintes écologiques ne s’expriment pas nécessairement par des indicateurs techniques : elles sont vécues comme perte, inquiétude, deuil ou changement des conditions de vie quotidiennes.

C’est particulièrement important, car les archives institutionnelles et les récits officiels de la mémoire du conflit ont historiquement privilégié les atteintes portées aux corps humains : massacres, déplacements, disparitions et persécutions. Ce regard est indispensable, mais il ne suffit pas pour comprendre ce qui se passe dans des territoires où la violence transforme aussi les écosystèmes, les économies locales et les relations communautaires. Dans les Caraïbes colombiennes, les atteintes environnementales s’entremêlent avec l’inégalité territoriale, une précarité économique croissante et la transformation des espaces côtiers. Les femmes donnent accès à cette dimension, car beaucoup d’entre elles portent les pratiques quotidiennes liées à l’eau, à l’alimentation, à l’éducation des enfants et à la vie communautaire.

La recherche-création prolonge encore cette possibilité, car elle ne considère pas la création artistique seulement comme un produit qui viendrait après la recherche. Dans ce travail, l’écriture et la production audiovisuelle sont à la fois des formes d’enquête, des archives et des moyens d’écoute. Une lettre, une conversation devant une caméra, un silence, une pause ou un geste peuvent ainsi devenir des matériaux pour comprendre comment la mémoire prend forme. Le travail audiovisuel enregistre des dimensions performatives de la mémoire incarnée, dont les silences, les gestes et les émotions, que la transcription verbale ne saisit pas toujours.

Je dirais donc que ce qui tend à échapper aux approches strictement scientifiques n’est pas forcément quelque chose de « moins objectif », mais une autre forme de savoir. Ce qui échappe, c’est la texture affective de l’expérience, les mémoires familiales, les relations de soin, la manière dont les changements écologiques se ressentent dans le corps et modifient la vie quotidienne, ainsi que les relations plus qu’humaines que les communautés nouent avec les rivières, les arbres, les poissons, les plages et d’autres êtres.

La recherche-création permet d’élargir l’archive afin que ces dimensions puissent être reconnues comme savoirs. En ce sens, ma proposition n’est pas de remplacer le savoir scientifique par la littérature, mais de faire dialoguer différentes manières de connaître. La littérature a une capacité particulière à faire surgir l’intime, le métaphorique, l’affectif et le symbolique ; la recherche fournit des outils d’analyse et de mise en contexte ; et la recherche-création permet à ces deux dimensions de se rencontrer dans un processus d’écoute situé.

Dans les voix, les mémoires et les expériences des femmes avec lesquelles vous avez travaillé, comment apparaissent les changements environnementaux et sociaux du littoral ? Quelles formes spécifiques de vulnérabilité, de soin, de transmission ou de résistance révèlent-ils ?

Ces changements apparaissent d’abord comme des expériences incarnées et relationnelles, plutôt que comme des diagnostics environnementaux abstraits. Les femmes décrivent un territoire qui a changé parce que les possibilités de l’habiter ont changé : le poisson se raréfie, les paysages côtiers se transforment, l’accès à certains espaces se perd, les pratiques économiques et communautaires se modifient et, dans certains cas, le déplacement forcé rompt des liens historiques avec les plages, les rivières et les lieux de subsistance. C’est pourquoi je soutiens que les atteintes environnementales sont une part constitutive de la mémoire du conflit et ne peuvent être comprises comme une conséquence secondaire.

Une forme particulièrement significative de perception de l’environnement se dégage des lettres de Cartas al Mar. Une participante affirme qu’« il y a de moins en moins de poissons pour calmer notre faim ». Au-delà de sa valeur de témoignage, cette expression condense une relation entre écologie, alimentation, économie domestique et inégalité. La raréfaction des ressources marines n’est pas seulement un problème environnemental : elle affecte directement les conditions matérielles d’existence. La transformation des écosystèmes se vit à travers la faim, le travail et la subsistance.

La vulnérabilité n’est donc pas seulement écologique. Elle est socio-environnementale et différenciée. Les changements territoriaux touchent particulièrement celles et ceux qui dépendent chaque jour des ressources du territoire et des réseaux communautaires. Les femmes avec lesquelles nous avons travaillé montrent aussi comment la violence territoriale croise les structures patriarcales. La résistance des femmes ne se produit pas dans le vide : elle se construit face à l’inégalité de genre, à la précarité économique, au déplacement, à la violence politique et à la perte du territoire.

Mais c’est précisément là qu’apparaît un point que je considère comme central : les femmes n’apparaissent pas seulement comme des sujets vulnérables.

L’un des résultats les plus importants est que les femmes sont aussi des médiatrices écologiques. Cette expression me permet de nommer des pratiques qui ne se présentent pas nécessairement comme de l’« activisme environnemental », mais qui soutiennent chaque jour la vie du territoire : prendre soin, transmettre des savoirs, nourrir, éduquer, se souvenir, s’organiser, défendre les espaces communautaires et nouer des relations de réciprocité avec la nature. Dans l’article, je propose de comprendre la capacité d’agir des femmes au-delà de la participation politique formelle, précisément à travers ces pratiques de soin, de transmission et de création collective.

La transmission intergénérationnelle est fondamentale. Dans les lettres, la mer est liée aux mémoires familiales, à la pêche et à l’apprentissage des métiers. Dans le témoignage de Francia Carmona, la relation à la nature est quant à elle façonnée par une compréhension relationnelle : la rivière, la forêt, la lagune et les plantes possèdent une vie et un sens. Les savoirs passent d’une génération de femmes à l’autre, en particulier par les mères et les grands-mères. Le travail textile apparaît ici comme une pratique de mémoire : chaque point de couture établit une continuité entre les générations, le territoire et la vie.

Je trouve aussi une dimension politique du soin qui m’intéresse particulièrement. Le témoignage de Dilma Nieto Barraza montre comment la garde des enfants, d’abord considérée comme une activité domestique et presque invisible, est devenue le socle d’une organisation politique de femmes. Les mères communautaires ont offert leurs propres maisons et leurs propres ressources pour assurer ce soin et, à partir de cette expérience quotidienne, elles ont construit une mobilisation collective pour être reconnues comme travailleuses. Cela montre que le soin ne doit pas être compris comme apolitique ou exclusivement privé : il peut devenir une base d’organisation et de transformation sociale.

La résistance apparaît aussi dans la manière dont les femmes racontent. Le récit peut récupérer ce qui a été écarté de l’archive officielle. Lorsqu’une femme se souvient d’un territoire perdu, décrit un paysage transformé ou transmet un savoir reçu de sa mère ou de sa grand-mère, elle ne fait pas que se souvenir à titre individuel : elle produit de la mémoire territoriale.

Je m’intéresse donc particulièrement à la relation entre mémoire et émotion. Le deuil, l’indignation, l’inquiétude, la gratitude et l’espoir ne sont pas des traits secondaires de ces récits. Ce sont des forces qui aident à comprendre pourquoi les gens s’attachent à certains lieux et choisissent de les défendre. Pour reprendre les termes de Sara Ahmed, les émotions circulent et produisent des liens collectifs. Dans les expériences analysées, l’affection pour la mer et la douleur face à sa dégradation peuvent devenir des formes de responsabilité et d’action.

Les voix de ces femmes révèlent par conséquent une double condition : elles témoignent de la blessure tout en produisant des possibilités de réparation et d’avenir. Il ne s’agit pas d’idéaliser leur résilience ni d’en faire des figures héroïques. Il s’agit de reconnaître que, même dans des contextes de vulnérabilité, des pratiques quotidiennes permettent aux femmes de maintenir les relations communautaires, de transmettre des savoirs et de défendre les conditions matérielles et symboliques qui rendent la vie possible.

Quelles conditions éthiques et méthodologiques jugez-vous nécessaires pour qu’une œuvre littéraire ou un processus de recherche-création aille au-delà de la représentation des expériences des femmes et contribue réellement à faire entendre leurs savoirs et leur capacité d’agir ?

C’est sans doute pour moi la question la plus importante, car elle exige de passer d’une éthique de la représentation à une éthique de l’écoute.

La première condition est de reconnaître que les femmes ne sont pas simplement des « sources » d’information. Dans Escuchar el mar herido, je pars précisément de cette prémisse : les participantes produisent de la mémoire et du savoir. La recherche-création doit créer les conditions dans lesquelles leurs savoirs peuvent émerger sans être entièrement subordonnés aux catégories préétablies de la chercheuse ou du chercheur.

Cela implique un changement méthodologique important. Les chercheurs ne devraient pas entrer dans un territoire uniquement pour y prélever des témoignages et les transformer ensuite en données académiques. Ils doivent construire un processus de relation. Dans notre cas, cela a supposé de travailler par des ateliers d’écriture, des lectures collectives, des conversations, un accompagnement sur le terrain, des entretiens biographiques et des démarches de restitution des résultats aux participantes. Dans Cartas al Mar, par exemple, la lettre a servi de support pédagogique et méthodologique, tandis que les lectures collectives ont transformé des expériences individuelles en espaces d’écoute partagée.

Une deuxième condition est la réflexivité. Les chercheurs doivent reconnaître qu’ils n’occupent jamais une position neutre. Ils contribuent eux aussi à construire ce qu’ils appellent ensuite « données », « témoignage », « archive » ou « œuvre ». Dans notre cas, nous avons reconnu notre propre ancrage dans le territoire et notre participation aux processus de création. La caméra, le choix des images, le montage, une question d’entretien et même la manière d’organiser une exposition sont des décisions qui produisent du sens.

Je considère donc comme essentiel de continuer à se demander : qui parle ? Qui décide de ce qui est enregistré ? Qui interprète ? Qui apparaît ? Qui est laissé de côté ? Qui a le droit de modifier ou de contester la représentation que nous donnons de son expérience ?

Une troisième condition est la restitution. La recherche ne devrait pas s’achever lorsque le chercheur obtient des résultats et publie un article. Si des personnes ont partagé des expériences, des savoirs, des images, des souvenirs et des émotions, il faut penser des formes de retour. Dans l’article, nous identifions le consentement éclairé, la reconnaissance d’une autorité collective et la restitution des résultats aux participantes comme des principes éthiques du processus.

Une quatrième condition est de permettre à la création de conserver quelque chose de la complexité de l’expérience. Tout n’a pas à être immédiatement traduit en langage académique. Le silence peut aussi être un savoir ; un geste peut être mémoire ; une métaphore peut contenir une compréhension du territoire ; et une lettre peut exprimer une relation au monde qu’aucune catégorie technique ne peut enregistrer.

C’est particulièrement net dans le travail audiovisuel. La caméra enregistre non seulement ce que dit une femme, mais aussi les pauses, les silences, les gestes et les émotions. En ce sens, l’archive sensible et affective élargit la notion traditionnelle d’archive et intègre les dimensions corporelles et émotionnelles de la mémoire.

Il existe une cinquième condition que je considère comme fondamentale : ne pas réduire les femmes à des victimes.

Travailler avec des communautés touchées par le conflit, le déplacement ou la dégradation de l’environnement comporte un risque permanent de produire des représentations centrées sur la souffrance. Une éthique de l’écoute doit aussi laisser émerger les savoirs, l’humour, la créativité, l’organisation, le désir, la mémoire, le soin et la capacité à imaginer des avenirs.

Dans notre travail, cela signifie déplacer notre regard des « femmes victimes du conflit » vers des femmes qui produisent de la mémoire, font vivre des territoires, transmettent des savoirs et construisent leur capacité d’agir. Cette transformation conceptuelle est aussi une transformation politique de la représentation.

Enfin, je crois qu’une recherche-création véritablement éthique doit accepter que l’écoute transforme aussi la chercheuse ou le chercheur. Il ne s’agit pas seulement de rendre audible une expérience jusque-là réduite au silence. L’écoute modifie aussi nos propres catégories de compréhension.

C’est pourquoi je parle d’écoute intergénérationnelle, territoriale et affective. Écouter, c’est apprendre des relations que les personnes nouent avec leur territoire, prêter attention à la transmission entre générations et reconnaître les émotions comme des formes de savoir. C’est, en définitive, accepter que le territoire n’est pas seulement un objet que nous pouvons étudier, mais un espace de vie dont nous faisons partie.

En ce sens, faire entendre la voix des femmes ne signifie pas parler à leur place. Cela signifie créer les conditions dans lesquelles leurs propres manières de raconter, de se souvenir, de ressentir, d’interpréter et d’agir peuvent entrer en conversation avec d’autres formes de savoir sans être effacées par le langage institutionnel ou académique.

Informations documentaires

Type
Article
Date
14 octobre 2026
Auteur
Dr Angélica Patricia Hoyos Guzmán
Centre d’études
ONS
Langue originale
anglais
Document original
PDF, 4 pages
Texte intégral
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