Article14 octobre 20268 min de lecture

Conservation et justice territoriale en Équateur

Couverture de « Conservation et justice territoriale en Équateur »

Résumé

En Équateur, nos océans font face à de nombreux problèmes. De mon point de vue, les plus lourds de conséquences à moyen et long terme sont la pollution et la surpêche, à côté de problèmes mondiaux tels que le réchauffement des eaux et l’acidification.

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Quels sont aujourd’hui les changements les plus marquants dans les relations entre l’océan, les milieux naturels et les sociétés sur le territoire que vous étudiez ? Lesquels vous semblent les plus lourds de conséquences à moyen et long terme ?

En Équateur, nos océans font face à de nombreux problèmes. De mon point de vue, les plus lourds de conséquences à moyen et long terme sont la pollution et la surpêche, à côté de problèmes mondiaux tels que le réchauffement des eaux et l’acidification. Ces problèmes entraînent directement le déclin, la mise en danger et l’extinction d’espèces, ainsi que la destruction des habitats marins et côtiers.

S’agissant de la pollution, les déchets produits à terre sont la principale source de pollution de l’océan en Équateur, en raison de stratégies inadaptées de collecte des déchets urbains, de l’absence de politiques visant à limiter les emballages plastiques et de l’incapacité des établissements ruraux à traiter les déchets produits par les modes de vie contemporains.

La surpêche est liée à la pollution. La production de crevettes est concentrée sur les côtes équatoriennes. Elle pollue de multiples façons, détruit les mangroves et, d’un point de vue antispéciste, tue des milliers d’habitants marins destinés à l’exportation. Malheureusement, nous manquons de contrôles de la pollution, et la faune menacée ne se trouve pas seulement près des côtes mais aussi dans des régions protégées comme les Galápagos, dont la faune marine est endémique.

Ni la pollution ni la surpêche ne devraient diminuer ni être maîtrisées ; leur progression et les problèmes qui leur sont associés vont donc s’aggraver.

Comment ces changements redistribuent-ils les vulnérabilités, les ressources et les usages du sol ? Quels groupes, activités ou écosystèmes en bénéficient, lesquels deviennent plus exposés, et quels arbitrages ou conflits en découlent ?

Comme ailleurs, les groupes les plus marginalisés sont les plus touchés par l’usage inéquitable des ressources et l’appropriation du territoire par les entreprises qui les exploitent. Les mangroves sont les écosystèmes les plus exposés à la production de crevettes. Le tourisme nuit toutefois aussi aux écosystèmes. Récemment, une controverse a éclaté à Olón, dans la province de Santa Elena, où des membres de la communauté ont défendu les écosystèmes locaux contre un projet immobilier et touristique porté par la famille de l’actuel président du pays. Face au pouvoir politique, judiciaire et militaire qui protège le président, les membres de la communauté se sentent menacés. Des emprisonnements et des morts de défenseurs de l’environnement sont documentés dans le pays, par exemple Monika Martyna Koniuszek, également connue sous le nom de Mónika Silva. On pourrait donc dire qu’il n’y a pas de place pour la médiation ou la négociation, mais plutôt pour l’imposition par la force, même lorsqu’elle est inconstitutionnelle. Cela vaut pour les projets sur la côte, dans les montagnes ou en Amazonie, qu’il s’agisse de mines, d’extraction pétrolière, d’agro-industrie, d’exploitation forestière, de promotion immobilière ou de tourisme. Je crois que les défenseurs de l’environnement qui cherchent à protéger leurs territoires font aujourd’hui face à une menace réelle.

Face à ces changements, quelles mesures vous semblent aujourd’hui les plus pertinentes sur le territoire que vous étudiez, et qu’est-ce qui conditionne leur réussite ou explique leurs limites ?

Je mène actuellement des recherches sur la pollution dans le territoire autochtone tsa’chila. Deux dirigeants de cette nation autochtone luttent depuis la fin des années 1990 contre une entreprise de production porcine installée près du territoire tsa’chila. Les rivières ont été fortement polluées, tandis que la production de viande continue de croître sans contrôle. Compte tenu du pouvoir économique et politique de l’entreprise, il n’y a pas grand-chose, voire rien, à attendre des gouvernements locaux ou national en réponse aux plaintes pour pollution.

Dans ce contexte, les réponses doivent être élaborées sur plusieurs fronts. Les contrôles environnementaux et la traçabilité de la pollution doivent être rigoureux. La nation tsa’chila a le droit d’être entendue et de fixer des mesures d’atténuation, de remédiation et de réparation, à la fois environnementales et épistémiques. Les politiques publiques doivent s’attacher à promouvoir des régimes alimentaires durables, même si cela implique de réduire la consommation de viande. Les territoires autochtones ne peuvent pas servir de zones sacrifiées. L’État doit favoriser une transition vers la durabilité dans la consommation d’énergie et dans la production agroalimentaire.

Les limites de ces mesures dépendent, là encore, de la volonté politique des gouvernements et de la justice environnementale rendue aux communautés métisses ou autochtones touchées.

Que révèle le cas de la réserve de Mache-Chindul sur l’écart qui peut exister entre les objectifs officiels de conservation et l’expérience des personnes qui habitent le territoire ?

Ce cas révèle quelque chose qui se produit dans la plupart des problèmes environnementaux en Équateur. Les habitants de cette région, désignée ensuite comme réserve, n’avaient pas accès à la terre et avaient été déplacés par les sécheresses dans les provinces du sud de l’Équateur. L’installation dans la zone, comme dans d’autres lieux tels que certaines parties de l’Amazonie, a été encouragée par l’État et exigeait de défricher la terre pour en démontrer l’usage « productif ». Des migrations climatiques ont lieu en Équateur depuis des décennies sans être reconnues comme telles. Les colons ne connaissent pas forcément les pratiques favorables aux écosystèmes dans lesquels ils s’installent, mais la plus grande responsabilité incombe à l’État.

L’inégalité d’accès à la terre est donc à l’origine de la plupart des conflits environnementaux en Équateur. À Mache-Chindul, le manque d’information et de clarté de la part des pouvoirs publics a fait que peu de personnes ont pu régulariser leur occupation avant que la zone ne soit déclarée réserve.

Créer une réserve dans une zone déjà habitée générera inévitablement des conflits. Je crois que ces conflits auraient pu être évités ou résolus par des solutions bénéficiant aux habitants, déjà issus de groupes appauvris. Il n’y a jamais eu de dialogue transparent et sincère entre l’État et les habitants.

Comment les aires protégées transforment-elles les droits d’accès, les pratiques productives et les formes locales d’autorité ?

Une transformation naît des règles qui encadrent les droits d’accès et la production dans une zone habitée transformée ensuite en réserve. En pratique, toutefois, ces règles ne seront pas respectées et seront constamment enfreintes. Le contrôle de l’État étant sous-financé, des moyens informels apparaîtront probablement pour contourner les règles, vivre avec les restrictions et, en fin de compte, survivre dans ces espaces. L’objectif des habitants est d’assurer leur propre vie, la subsistance de leur famille et l’héritage de la terre ou l’accès à celle-ci pour les générations futures. Ils adapteront leurs actions pour continuer à survivre dans un contexte de nouvelles limites et de nouvelles règles.

Quels acteurs parviennent à définir ce qui compte comme un usage légitime de la nature, et quels savoirs sont marginalisés dans ce processus ?

L’autorité sur l’usage légitime de la nature appartient à l’État. Aujourd’hui, le gouvernement use de son monopole de la force pour imposer les manières dont un usage légitime peut ou non s’exercer. Les savoirs marginalisés sont ceux développés par les habitants autochtones et les communautés locales, qui conservent ces territoires et en vivent.

Quelles alliances, négociations ou formes de résistance les communautés ont-elles construites face à des politiques environnementales perçues comme injustes ou inadaptées ?

En Équateur, les communautés exercent le droit de résister. Selon les luttes, les alliances peuvent être locales, comme dans la défense de l’eau à Cuenca ; nationales, dans les conflits miniers ; ou internationales, en Amazonie ou aux Galápagos. Aujourd’hui, toutefois, les défenseurs sont menacés, tués et emprisonnés. Une nouvelle méthode employée par le gouvernement actuel consiste à geler des comptes bancaires, individuels ou d’organisations, comme mesure coercitive pour faire pression sur les membres des communautés.

Quelles autres formes de conservation permettraient de protéger les écosystèmes sans dissocier la justice environnementale des droits territoriaux ?

Une forme de conservation qui ne se limite pas à la défense isolée d’espèces, de ressources ou d’écosystèmes, mais qui comprend que les conflits environnementaux naissent de relations historiquement inégales, et que les solutions doivent être délibérées entre tous les acteurs. Un dialogue sincère doit nourrir les politiques publiques, qui devraient être construites « par le bas ». Une approche qui s’attaque aux problèmes structurels serait plus efficace que la mise en œuvre de projets de conservation étroitement circonscrits. Cela suppose de combiner une vision globale et holistique des problèmes environnementaux avec des processus politiques élaborés par la délibération et l’accord entre tous les acteurs.

Annexe éditoriale

Réponse à la formulation initiale de la troisième question, conservée afin de préserver l’ensemble des éléments transmis par l’autrice.

À partir de votre travail de terrain et de vos recherches, quelle idée ou expérience encore insuffisamment entendue devrait, selon vous, contribuer davantage aux débats internationaux et à l’action publique sur l’océan, la nature et les sociétés ?

Les problèmes environnementaux ne surgissent pas dans le vide, mais au travers de processus historiques et de la production sociale de la vulnérabilité. Les solutions ne peuvent donc pas être uniquement techniques ou technologiques. En effet, toute perspective de solution doit naître d’un débat horizontal avec les personnes concernées, et les politiques publiques doivent être construites à partir de la base, en tenant compte de tous les groupes impliqués. Les décisions de protection de l’environnement sont fondamentalement politiques. Les décideurs et les universitaires tendent par ailleurs à ne pas analyser les facteurs géopolitiques ou internationaux. Dans la plupart des cas, l’exploitation locale des ressources répond à un besoin ou à une demande mondiale. Cela inclut les animaux « exotiques » utilisés à des fins « médicinales » ou de divertissement ; les animaux destinés à l’alimentation, dont les crevettes et toute la faune marine ; et la production de déchets plastiques liée aux nouveaux modes de consommation d’aliments ultra-transformés. Les atteintes aux habitats peuvent aussi répondre à un marché touristique ou immobilier au service des groupes de population les plus aisés. J’appellerais à débattre du rôle de l’Amérique latine, et d’autres régions du monde, comme fournisseuse de matières premières ; des rapports de force qui traversent les accords commerciaux ; et de la manière dont les inégalités s’expriment dans les conflits locaux entre populations côtières. J’insisterais aussi sur le fait que notre manière de nous alimenter est directement liée à la catastrophe environnementale actuelle.

Informations documentaires

Type
Article
Date
14 octobre 2026
Auteur
Angélica Ordóñez Charpentier
Centre d’études
ONS
Langue originale
anglais
Document original
PDF, 3 pages
Texte intégral
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