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Manque-t-on d’affection pour ce que l’on protège ?

Thème du mois : « Le sentiment marin »

Hugo Sannier

Couverture : Manque-t-on d’affection pour ce que l’on protège ?

Résumé

Penser le « sentiment marin » comme conscience affective de l’océan, pour interroger les liens entre affection et protection.

Texte intégral transcrit du document original. L’annexe photographique (p. 8) est consultable dans le document original.Consulter la version originale (PDF) (PDF)

La section Recherche de Deep Blue Foundation propose de suivre un thème mensuel rythmé par trois publications. Un premier entretien, à partir d’un point d’actualité, ouvre un espace d’expression. Un second investit un secteur, et s’attache à faire la promotion de ses différents corps de métiers. Enfin, un article, comme production, prend le thème mensuel directement en face afin d’en déplier les enjeux. Cette publication est un article.

Contribuer à une pensée du sentiment marin, comme conscience affective de l’océan, permet d’investir les relations entre affection et protection. Parce que le regard que nous portons sur l’océan le façonne, nous souhaitons être attentifs à ce que dit la pensée de l’affection océanique de la manière d’envisager la protection, mais aussi du rapport de la recherche à son objet. Parce que l’océan est plus qu’un espace de transit, comme une surface via laquelle le monde échange et se crée, il faut pouvoir s’y intéresser comme il est, c’est-à-dire de manière souple et labile.

Le sentiment de mer et la fabrique des usages.

Le sentiment marin se comprend d’abord et intuitivement comme l’ensemble des affections que nous éprouvons pour l’océan. Il serait l’expression sentimentale d’une expérience particulière. Nous voulons bien plutôt le comprendre comme l’existence de l’océan, sous le mode de la représentation, dans les consciences individuelles et collectives. Ce mode d’existence, qui façonne la manière dont nous nous rapportons à la chose réelle, prend appui sur des supports comme autant d’intermédiaires mentaux. S’intéresser à ses supports revient à essayer de qualifier le réglage de notre regard.

Prenons comme premier exemple la figure du marin. Elle est celle qui correspond, dans son évolution, à celle des formes du sentiment marin dans l’imaginaire collectif. Le marin naît au public français par la littérature d’officiers de marine. Dans les romans de Loti et Farrère, il incarne l’homme en face de l’océan1. Contemplatif, il regarde la mer du pont de son bateau et le ballet des vagues épouse son désordre intérieur. L’océan devient une nature que l’on aime parce qu’on se tient face à elle. Avec Conrad, le marin devient travailleur, il n’est plus l’amoureux de l’océan mais celui qui subit de rudes conditions de travail. Débonnaire, il se prête à boire et à côtoyer les femmes des ports2. Personnage romantique, le marin est d’abord une figure qui contemple l’océan pour nous. Travailleur, il est ensuite l’homme naïf qui subit autant ses conditions de travail que ses désirs. Ce régime scopique de l’océan est teinté d’étrangeté, celle de la position du sujet qui regarde, et celle de l’objet qui est vu. De même que le marin est formaté à devenir le sujet-océan, de même l’océan a un rôle : celui d’être présenté à la vue de ce type particulier de regard. C’est un arrêt sur l’image qui n’est rien d’autre qu’un arrêt pour l’image3. Disons-le autrement : parce que l’océan ne peut faire l’objet d’un simple regard, les supports au travers desquels il nous est permis de le regarder doivent autant être l’objet de notre attention que ce qu’ils nous permettent de voir, ils sont les codages de notre usage. Et cet usage, nous le savons, dégrade. L’océan est acide : le pH de surface en haute mer a diminué de 0,017–0,027 unité pH par décennie depuis la fin des années 1980, il est très probable que la baisse du pH dans les couches superficielles soit déjà sortie de la variabilité naturelle sur plus de 95 % de sa superficie. L’océan se vide : l'abondance moyenne des espèces locales dans la plupart des grands habitats terrestres a diminué d'au moins 20 % en moyenne depuis 1900. Plus de 40 % des espèces d’amphibiens, près de 33 % des récifs coralliens et plus d'un tiers de tous les mammifères marins sont menacés. Cette dégradation, nous le savons, est anthropique : l’océan a absorbé près de 30 % du CO2 émis dans l'atmosphère par les activités humaines4.

Chercher à savoir ce que le codage de notre regard sur l’océan lui coûte en dégradation est un axe d’étude en épistémologie climatique. Dans Face à Gaïa, Bruno Latour soutient que les usages contre lesquels il semblerait bon de se battre se caractérisent par une omission de la dimension sensible de l’océan. Les catégories conceptuelles dont nos consciences héritent font du codage de notre regard un processus de distanciation. De manière contradictoire, la manière dont nous avons aimé l’océan a creusé une distance excluante entre l’homme, sujet de ce type particulier de regard, et l’océan, réduit à une nature qui sert de rempart contre les angoisses culturelles. Plus précisément, Latour demande de prendre le couple Nature-Culture non plus comme une ressource qui nous fait sortir de nos difficultés, comme l’était le marin de Loti ou Farrère pour permettre à l’homme de la terre ferme de regarder l’océan, mais plutôt comme le foyer de notre attention. Autrement dit, prendre ensemble l’océan et ses enjeux commande d’interroger la manière dont notre regard est codé par ces supports intermédiaires. Pour nous essayer à la qualification de l’apport de cette pensée de l’affection océanique, disons qu’elle montre que la protection doit s’intéresser à la manière dont la chose vit pour nous, parce qu’elle est la matrice de nos usages. Ne disons donc pas que nous manquons d’affection pour l’océan, mais bien plutôt notre regard sur lui ( et son codage ) constitue un axe majeur d’évolution des enjeux océaniques. Comme manière d’axer le regard dans la direction de sa protection, il permet d’enjoindre le citoyen dans l’innovation des solutions.

La protection est toujours déjà une affaire d’affection.

Et de fait, la protection emprunte déjà un discours affectif. Prenons un deuxième exemple pour le constater, celui des figures-parapluies. Ce mot composé est un outil de sensibilisation aux enjeux maritimes. Puisqu’il n’est pas chose aisée de rendre compte des mécaniques de la biodiversité, des personnes et organismes reconnus vont mettre l’accent sur certaines espèces emblématiques, en s’appuyant sur l’affection présupposée de la conscience collective pour ces mêmes espèces, afin d’attirer l’attention sur une problématique plus large. La figure typique est celle de la baleine : on s’attache à construire un intérêt particulier à protéger les cétacés pour protéger toutes les autres espèces qui vivent dans les mêmes milieux5. En reliant une espèce à son milieu, on tire de manière inductive les conséquences des actions humaines sur une espèce, tout en responsabilisant nos usages des milieux naturels. Comme forme d’exploitation de l’affection, les figures-parapluies modèlent la conscience collective en y cultivant le sentiment de fragilité. L’axiome de cette démarche est le suivant, protéger l’océan c’est permettre à tout le monde de s’en approprier les enjeux. La sensibilisation est en ce sens essentielle. Encore une fois, relever les enjeux maritimes par la sensibilisation, permet à la protection d’alimenter la globalité de l’effort auquel il incombe de participer. Faire face à l’océan appelle à une torsion de notre dynamique affective : parce que l’océan est fragile, il nous faut fragiliser son image. Remarquons la manière avec laquelle ce discours affectif sur l’océan, comme culture de la fragilité, restitue au codage de notre regard la manière dont l’océan est sensible. La difficulté majeure de ce discours affectif reste toutefois son atout, il permet de toucher au caractère global de la fragilité de l’océan. En effet, cette fragilité est autant la langue du discours affectif qu’emploie la sensibilisation, qu’une caractéristique de la démarche des sciences océaniques. La fragilité de l’espace-océan est construite par une multitude de sciences de terrain, dont les conclusions résultent de l’entrecroisement d’innombrables petits faits, comme autant de fils fragiles d’un tissu non moins fragile. Disons-le autrement, si la robustesse de la donnée scientifique sur l’océan correspond au tissu composant la fragilité de l’océan, cette robustesse tient sa force du caractère fragile de chacun des petits faits et modèles travaillant à tisser cette fragilité globale. La fragilité de l’océan est donc plurivoque : elle désigne autant la fragilité de la donnée scientifique ( pourtant au fondement de la robustesse de ses conclusions ), que la langue dans laquelle la sensibilisation s’adresse aux consciences. Encore de manière assez contradictoire, s’intéresser à l’image que nous entretenons de l’océan dans la conscience collective, restitue à l’océan sa sensibilité première. Sa fragilité caractéristique infuse et les efforts pour la penser sont autant de manières de contribuer à la globalisation de sa fragilité.

La gestion des aires protégées et la culture de la sensibilité marine

De manière pratique, la pensée affective est également une manière d’évaluer la gestion des aires protégées. Prenons l’exemple du Lagon du parc marin de la réunion, tel qu’il est l’objet d’étude de Jean Pavageau (2004)6. La démarche de cette étude est claire, faire contribuer une pensée de l’évolution de la sensibilité des habitants du littoral réunionnais à une évaluation plus générale de l’impact de cette aire de protection. La thèse soutenue le montre bien : la gestion du Lagon touche à tous les aspects de la personnalité citoyenne. D’abord la rationalité, le Lagon est un espace particulier qui dispose d’un système écologique propre qui doit être respecté, chaque acteur est responsable de son usage du littoral. Ensuite la sensibilité, le Lagon constitue un patrimoine culturel représentatif du système de valeurs des habitants locaux. Enfin l’imaginaire, il est un « monde merveilleux » que le tourisme exploite, favorable aux vacances, au jeu, au rêve et à l’enchantement. Ce type de recherche finit d’illustrer la cohérence de l’axe sensible à la résolution des enjeux océaniques. De manière pratique, il permet de participer à l’évaluation de la gestion des aires protégées. Pour stimuler l’innovation, de manière locale ou globale, il faut s’intéresser à la manière dont l’océan vit pour nous.

L’océan est une puissance d’agir.

Cette globalité de la fragilité de l’océan, dont la pensée affective exploite la plurivocité, résonne particulièrement avec l’appel international à une approche globale du sujet-océan. Du côté de la recherche, cela se traduit par la création de groupes de recherches transversaux. Le CNRS, par exemple, avec le GDR Omer7, tient la multidisciplinarité des spécialistes comme paradigme. En cherchant les différences entre les recherches actuelles en mer et les priorités de la société pour inviter les citoyens à rejoindre cet effort, ce groupe de recherche participe directement de l’implication de la protection et de la sensibilisation. Du côté de la coopération internationale, cela se traduit par la multiplication des réunions. Trois éditions des Conférences des Nations Unies pour l’Océan ont par exemple eu lieu depuis 20178. Cette approche globale, comme quête d’une interface science-politique efficace pour faire face aux enjeux maritimes, ne peut pas simplement désigner des occasions de réunions. En s’attachant à convoquer ensemble les différentes parties qui, dans leurs champs d’actions individuels, constitueraient le tout de la résolution, on fait de la résolution une construction plutôt qu’une affection. Or, si l’observation de l’océan s’attache à cultiver la sensibilité du milieu océanique, c’est bien parce qu’il est une puissance d’agir. Le moment dans lequel nous nous situons est particulier, les données prélevées commandent l’action. C’est comme si l’océan parlait de toute sa sensibilité au travers de ce que l’on peut en observer. Nous ne voulons pas dire que multiplier les occasions de réunions n’est pas souhaitable, bien au contraire, nous cherchons à montrer que cet appel à une approche globale gagne à compter sur les efforts affectifs de protection, pour cultiver, dans les consciences, la caractère global de la fragilité de l’océan.

Hugo Sannier, Responsable de la section Recherche chez Deep Blue Foundation.

Notes

  1. 1.
    • Loti, P. (1883). Mon frère Yves. Calmann-Lévy.
    • Loti, P. (1886). Pêcheur d’Islande. Calmann-Lévy.
    • Loti, P. (1893). Matelot. Calmann-Lévy.
    • Farrère, C. (1909). La bataille. Flammarion.
    • Farrère, C. (s.d.). La sonate à la mer. Flammarion.
    • Farrère, C. (1921). Dix-sept histoires de marins. Flammarion.
    ↩︎
  2. 2.
    • Conrad, J. (1904). Nostromo : A tale of the seaboard. Harper & Brothers.
    • Conrad, J. (1902). Typhoon. William Blackwood & Sons.
    • Voir également en ce sens,
    • Mac Orlan, P. (1926). Quai des brumes. Gallimard.
    • Peisson, É. (1931). Gens de mer. Grasset.
    • Peisson, É. (1932). Parti de Liverpool. Grasset.
    • London, J. (1904). The sea-wolf. Macmillan.
    • Melville, H. (1851). Moby-Dick ( or, The whale ). Harper & Brothers.
    • Carco, F. (1928). L’homme traqué. Albin Michel.
    ↩︎
  3. 3.
    • Latour, B. (2023). Face à Gaïa, Huit conférences sur le nouveau régime climatique. La Découverte, p. 28.
    • Voir également en ce sens,
    • Panofsky. E. (1975). La Perspective comme forme symbolique.
    ↩︎
  4. 4.
    • Chiffres relayés par IPBES. (2019), communiqué de presse.
    • Voir à ce propos,
    • GIEC. (2019). L’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique. Intergovernmental Panel on Climate Change.
    ↩︎
  5. 5.
    • Voir la section « espèces prioritaires » du WWF.
    • « Le WWF œuvre à la conservation d'une cinquantaine d'espèces menacées sur tous les continents. Elles sont d’une importance écologique, économique et culturelle et nécessitent des efforts de conservation concertés au niveau global comme local. »
    • https://www.wwf.fr/especes-prioritaires
    ↩︎
  6. 6.
    • Pavageau. J. (2004). La recherche en sciences humaines et la gestion des aires protégées. In, Revue d’Écologie (La Terre et La Vie), n°59 (1-2), pp.71-76.
    • Ce Lagon fait partie de la Réserve naturelle nationale marine de La Réunion (décret n° 2007-236).
    ↩︎
  7. 7.
  8. 8.
    • 2017, New York, soutien à la mise en oeuvre de l’Objectif de développement durable 14 (ODD 14), sur la protection des océans.
    • 2022, Lisbonne, réflexion sur l’action internationale pour la protection des océans.
    • 2025, Nice, renforcement de la coopération internationale et des engagements pour la protection des océans.
    ↩︎

Informations documentaires

Type
Recherche
Date
février 2026
Éditeur
Deep Blue Foundation
Centre d’études
ONS
Langue originale
français
Document original
PDF, 8 pages
Texte intégral
Transcription partielle du document (voir la mention ci-dessus)

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