Article14 octobre 20269 min de lecture

Patrimoine maritime et tourisme dans les Caraïbes colombiennes

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Résumé

La région où je vis, les Caraïbes colombiennes, a besoin de changements orientés vers une relation plus harmonieuse entre les établissements humains, le littoral et la mer en général.

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Quels sont aujourd’hui les changements les plus marquants dans les relations entre l’océan, les milieux naturels et les sociétés sur le territoire que vous étudiez ? Lesquels vous semblent les plus lourds de conséquences à moyen et long terme ?

La région où je vis, les Caraïbes colombiennes, a besoin de changements orientés vers une relation plus harmonieuse entre les établissements humains, le littoral et la mer en général. Dans les grandes villes côtières caribéennes du pays, Carthagène, Barranquilla, Santa Marta et Riohacha, les dispositifs de gestion des déchets et des eaux usées sont nettement en deçà des besoins actuels. C’est problématique au regard de la pression qu’engendre la touristification de la région. Sans entrer dans le détail, on peut dire que l’offre touristique a crû de façon exponentielle au cours de la dernière décennie, sans amélioration correspondante des anciens systèmes de traitement des eaux usées et des déchets. Certaines études menées dans le cadre du master d’anthropologie de l’Universidad del Magdalena montrent comment l’inégalité régionale se reproduit à travers un accès inégal aux technologies de gestion des déchets. Concrètement, les secteurs les plus pauvres doivent vivre au milieu des déchets, tandis que le système s’attache à résoudre les problèmes d’assainissement dans les zones habitées par les personnes au pouvoir d’achat plus élevé.

En conclusion, la pression touristique est un facteur qui doit être analysé et atténué. Un autre axe d’analyse concerne la diminution de la biomasse océanique, qui affecte la pêche artisanale. On pourrait dire que ce déclin est lié à des pressions mondiales comme le changement climatique. Le plus grand problème est l’absence de mécanismes d’adaptation à ces nouvelles conditions, alors que la pression sur les ressources continue de croître. Il faut nuancer : la responsabilité de l’échec dans la gestion de ces pressions, en particulier la touristification et le changement climatique, n’incombe pas uniquement aux communautés ou aux gouvernements locaux. Dans le cas de la touristification, de grandes chaînes hôtelières soutenues par d’importants capitaux du Nord global font pression pour obtenir des concessions dans les Caraïbes colombiennes, tout en connaissant la fragilité de leurs écosystèmes et l’insuffisance des infrastructures d’assainissement.

Comment ces changements redistribuent-ils les vulnérabilités, les ressources et les usages du sol ? Quels groupes, activités ou écosystèmes en bénéficient, lesquels deviennent plus exposés, et quels arbitrages ou conflits en découlent ?

Cela rejoint ce que je viens de dire. Les rares infrastructures d’assainissement de base sont concentrées dans les zones où se trouvent les grandes chaînes hôtelières ou les groupes aux revenus plus élevés. Il en résulte une situation particulière. Sous la pression de la promotion immobilière, une offre d’assainissement déjà rare s’éloigne des zones qui en ont le plus besoin. La croissance économique, mesurée à la présence de davantage de chaînes hôtelières et de leurs réseaux d’approvisionnement, rend par conséquent les groupes appauvris plus vulnérables : sans eau potable, sans électricité ni conditions de vie décentes.

Il devrait apparaître clairement que ceux qui en profitent le plus sont les groupes au pouvoir d’achat plus élevé. Les activités liées à la touristification sont manifestement les plus avantagées, aux dépens des écosystèmes qui supportent le poids d’infrastructures hôtelières toujours plus nombreuses. Pour ne citer qu’un exemple, les mangroves qui façonnent les paysages côtiers le long de la Sierra Nevada de Santa Marta sont vendues comme sites pour d’immenses bâtiments. Une fois ces projets installés, la vie dans les mangroves est affectée par la pollution, les eaux usées et la baisse de l’oxygène. Ces atteintes aux écosystèmes affectent les chaînes alimentaires et donc la disponibilité du poisson. L’équation est simple : croissance économique égale dégradation des écosystèmes.

À partir de votre travail de terrain et de vos recherches, quelle idée ou expérience encore insuffisamment entendue devrait, selon vous, contribuer davantage aux débats internationaux et à l’action publique sur l’océan, la nature et les sociétés ?

Il n’y a pas de débat ouvert sur la dégradation du littoral au nom de la croissance économique. Le débat international devrait donc porter sur les atteintes aux écosystèmes et sur leur lien direct avec l’appauvrissement des communautés côtières locales. Il ne s’agit pas d’appeler à la fin des investissements étrangers venus du Nord global, mais les décideurs doivent examiner ce qui pourrait être fait pour que l’investissement dans les Caraïbes colombiennes intègre la durabilité comme un paradigme qui relève du sens commun, et non comme une rhétorique. Prenons un exemple. Une chaîne hôtelière internationale très connue a détruit une mangrove à Carthagène. Elle l’a fait en connaissance de cause. La chaîne a préféré payer l’amende plutôt que de démolir l’hôtel. De tels agissements contraires à l’éthique doivent clairement être contestés, et les pays dits du premier monde devraient mettre en place des politiques pour encadrer les investissements de leurs entreprises dans des zones périphériques comme la Colombie.

Comment les histoires maritimes et portuaires ont-elles façonné les relations sociales et territoriales des Caraïbes colombiennes contemporaines ?

Les Caraïbes colombiennes sont une zone d’enclave depuis le XVIe siècle. Autrement dit, leur rattachement au circuit atlantique s’est fait en configurant la région comme un point d’extraction de richesses. Au XVIe siècle, ce furent les perles ; au XVIIIe, l’or ; au XXe, l’agro-industrie bananière ; et, à partir du dernier tiers du XXe siècle et tout au long du XXIe, le trafic de drogue. L’histoire maritime du littoral de la Sierra Nevada de Santa Marta, par exemple, a ainsi façonné une zone qui produit des richesses dont on profite ailleurs. Cela invite à discuter de changements de paradigme : par exemple, comment établir des relations plus horizontales au sein du circuit atlantique, afin que les communautés locales n’aient pas pour seule perspective la prolétarisation. C’est une question inconfortable, mais à laquelle il faut faire face.

Quels savoirs locaux sur la navigation, la pêche, les côtes ou les cycles naturels sont transformés ou évincés, et comment pourrait-on les documenter sans les figer ?

La pêche artisanale subit clairement de plein fouet les transformations des écosystèmes dont nous sommes témoins depuis le début du siècle. À mesure que la biomasse côtière diminue, l’industrialisation des pêcheurs artisanaux est présentée comme la meilleure solution. En pratique, cela signifie changer de bateaux et aller plus loin, dans des zones plus profondes, au risque d’aggraver les atteintes à des écosystèmes qui n’ont pas encore été intégrés aux circuits économiques. De même, la pression exercée sur les pêcheurs traditionnels pour accroître leurs gains conduit à considérer les pratiques traditionnelles comme anachroniques. Je ne pense pas que la question soit de documenter ces pratiques, dont beaucoup ont déjà reçu un coup fatal. Nous devrions plutôt envisager d’alléger la pression sur la pêche traditionnelle, en particulier le regard qui la tient pour obsolète. Cela supposerait, par exemple, que les grands consommateurs de ressources halieutiques règlent leur consommation sur les cycles de la pêche artisanale. Un autre exemple peut aider. Au cours des deux dernières décennies, divers marchés ont encouragé la consommation de mérou (Epinephelus marginatus), exerçant sur ces poissons une pression telle qu’ils ont disparu. Au lieu de promouvoir une consommation toujours croissante de cette espèce, on aurait pu envisager une consommation saisonnière concertée entre les différents acteurs. Cela ne s’est tout simplement pas produit. Je crois donc que la question n’est pas de documenter des pratiques en voie de disparition, mais de discuter d’alternatives qui réduisent la pression humaine sur les écosystèmes. En ce sens, le mantra du « développement durable » doit être débattu, car ce paradigme n’a clairement pas fonctionné.

Qui décide des éléments du passé maritime qui méritent de devenir patrimoine, et quelles mémoires restent à l’écart de cette sélection ?

En Colombie, c’est clairement l’appareil d’État et ses groupes d’experts qui décident de ce qui est ou n’est pas patrimoine. Depuis une décennie, nous soulignons combien la navigation autochtone le long du littoral de la Sierra Nevada de Santa Marta a été effacée des grands récits historiques. Cette tendance se reflète dans la répartition inégale des ressources publiques consacrées à la recherche sur le patrimoine maritime. Alors que l’État colombien a consacré des efforts considérables à l’étude des épaves du XVIIIe siècle, comme le célèbre naufrage du San José, rien n’encourage la recherche historique sur la navigation préhispanique. Le centralisme de l’État, qui a été une sorte de pathologie de la recherche historique colombienne, tend à considérer les phénomènes historiques comme des événements terrestres. La mer échappe à l’horizon d’analyse, et la dévotion à l’épave du San José est l’exception qui confirme la règle. On suppose que les phénomènes historiques liés à la mer ne concernent que les navires du XVIIIe siècle ou leurs vestiges. Des efforts ont été faits pour changer cela, il faut le dire, mais l’image dominante cantonne le passé maritime des Caraïbes colombiennes au XVIIIe siècle et aux époques suivantes.

Comment le tourisme, la rénovation urbaine et les infrastructures portuaires influencent-ils la conservation ou l’appropriation du patrimoine côtier ?

Comme je l’ai dit plus haut, la pression de la promotion immobilière déplace les communautés locales. Cela a une conséquence évidente : les savoirs traditionnels sont dévalorisés, si bien que le patrimoine local tombe tout simplement dans l’oubli ou, au mieux, devient un folklore consommé au fil de l’expansion de la touristification.

Ces dernières années, nous avons insisté pour que la tradition de construction navale du littoral de la Sierra Nevada de Santa Marta soit étudiée et valorisée, plutôt que considérée comme superflue ou inutile. Les efforts de récupération de ces traditions sont nés d’accords entre universitaires et communautés, tandis que l’absence de soutien de l’État a été constante. Certains universitaires ont même jugé la récupération de ces pratiques inutile ou sans intérêt. Et ce, alors même qu’ailleurs dans la Caraïbe, comme aux Petites Antilles, divers acteurs s’emploient à documenter et diffuser les savoirs marins et côtiers locaux. On peut affirmer sans risque qu’il existe un décalage entre la touristification et la conservation des pratiques locales liées à la mer. Nous devons discuter de la manière de trouver un équilibre et d’agir sur la tendance à effacer les savoirs locaux.

Que supposerait la décolonisation de la recherche et de la gestion du patrimoine maritime dans les territoires caribéens ?

Si l’on regarde le passé récent, nous devons l’idée de la Caraïbe comme région touristique à la compagnie bananière. Les touristes ont commencé à arriver à bord des vapeurs de la United Fruit Company, attendant des habitants qu’ils les servent contre de l’argent. Cette strate du tourisme a fait de nombreux sites côtiers sacrés des espaces de loisirs. Près de Santa Marta, par exemple, des sites côtiers servant de cimetières en sont venus à être considérés comme des plages idylliques. Le colonialisme du XXe siècle a ainsi imposé des significations à des lieux sacrés. Comment décoloniser le patrimoine maritime ? C’est une question complexe. Il faudrait sans doute commencer par remettre en cause un tourisme de loisir qui voit la Caraïbe comme un lieu de jouissance selon une logique moderne. Cela supposerait un dialogue avec les acteurs locaux sur la manière de transformer le colonialisme qui s’est abattu sur le littoral et l’a configuré comme un espace de consommation hédoniste. Nous voyons les dégâts causés par cette représentation dans des villes comme Carthagène. Certaines étapes pour l’inverser consisteraient donc à approfondir notre compréhension du littoral et de la mer à travers les points de vue, par exemple, des communautés autochtones qui habitent ces lieux depuis des temps immémoriaux. Leurs visions du monde ont clairement changé, mais cela ne signifie pas que leurs traditions maritimes ont disparu ni qu’elles n’ont rien à dire sur la gestion locale du littoral. Un processus de décolonisation pourrait donc impliquer que l’État et les entreprises écoutent plus attentivement ce que les communautés locales ont à dire de la mer qu’elles habitent.

Informations documentaires

Type
Article
Date
14 octobre 2026
Auteur
Wilhelm Londoño Díaz
Centre d’études
ONS
Langue originale
anglais
Document original
PDF, 3 pages
Texte intégral
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