Article14 octobre 20268 min de lecture
Eau, agriculture et résilience insulaire au Cap-Vert
- Arlindo Rodrigues FortesUniversidade de Cabo VerdeCap-Vert

Résumé
Au Cap-Vert, les relations entre les sociétés, les ressources naturelles et l’océan sont profondément façonnées par l’insularité, l’aridité et une forte dépendance aux ressources en eau disponibles.
Article traduit de l’anglais. La traduction peut comporter des imprécisions : seule la version originale fait foi. Lire la version originale
Quels sont aujourd’hui les changements les plus marquants dans les relations entre l’océan, les milieux naturels et les sociétés sur le territoire que vous étudiez ? Lesquels vous semblent les plus lourds de conséquences à moyen et long terme ?
Au Cap-Vert, les relations entre les sociétés, les ressources naturelles et l’océan sont profondément façonnées par l’insularité, l’aridité et une forte dépendance aux ressources en eau disponibles. L’irrégularité des pluies et la récurrence des sécheresses font de la mobilisation et de la gestion de l’eau des enjeux centraux pour l’agriculture, l’approvisionnement en eau et d’autres activités économiques, dont le tourisme.
Un changement particulièrement important a été le développement croissant des infrastructures liées à la gestion de l’eau, avec la construction de barrages, de systèmes d’irrigation, d’usines de dessalement et d’autres équipements. Ces interventions cherchent à réduire la vulnérabilité à la variabilité climatique, mais elles modifient aussi les relations entre le territoire, l’eau et les activités économiques.
À moyen et long terme, je considère trois processus comme particulièrement lourds de conséquences : la pression croissante sur les ressources en eau ; la transformation des systèmes agricoles et des usages du sol ; et la nécessité de concilier agriculture, urbanisation, tourisme, conservation de l’environnement et sécurité alimentaire sur un territoire aux ressources naturelles limitées.
Le défi fondamental n’est pas simplement de produire davantage d’eau ou de construire davantage d’infrastructures. Il s’agit de faire en sorte que les ressources mobilisées se traduisent effectivement par des systèmes productifs et sociaux plus résilients et plus durables.
Comment ces changements redistribuent-ils les vulnérabilités, les ressources et les usages du sol ? Quels groupes, activités ou écosystèmes en bénéficient, lesquels deviennent plus exposés, et quels choix ou conflits en découlent ?
Les changements dans la gestion des ressources naturelles n’ont pas des effets uniformes sur le territoire. Les infrastructures hydrauliques, par exemple, peuvent créer de nouvelles possibilités agricoles et améliorer les conditions de production, mais les bénéfices dépendent de la localisation, de l’accès à la terre, de la capacité d’investissement des agriculteurs, du coût de l’eau et du fonctionnement des institutions chargées de la gestion de la ressource.
Dans l’agriculture irriguée, la disponibilité de l’eau peut modifier sensiblement la valeur économique des terres et les possibilités de diversifier la production. Toutefois, lorsque l’eau fournie est chère, ou que l’accès aux marchés, aux technologies ou au financement est limité, les infrastructures ne suffisent pas à garantir une transformation durable des moyens de subsistance ruraux.
De même, l’expansion urbaine et touristique accroît la demande en eau et peut intensifier la concurrence entre usages. Les petits agriculteurs sont particulièrement sensibles à ces changements, car ils ont en général moins de capacité à absorber des hausses de coûts ou des pénuries prolongées.
L’eau doit donc aussi être analysée comme une question de répartition : qui a accès à la ressource, à quelles conditions, à quel coût et pour quels usages ?
À partir de votre travail de terrain et de vos recherches, quelle idée ou expérience encore insuffisamment entendue devrait, selon vous, contribuer davantage aux débats internationaux et à l’action publique sur l’océan, la nature et les sociétés ?
Une idée qu’il me semble important de renforcer est que les populations rurales ne devraient pas être considérées uniquement comme bénéficiaires ou victimes des politiques environnementales et climatiques. Elles produisent aussi des savoirs et ont accumulé une expérience de l’adaptation à des conditions écologiques très contraignantes.
Mon travail de terrain m’a montré que les agriculteurs élaborent leurs propres stratégies pour faire face à la rareté et à la variabilité de l’eau, en combinant savoirs locaux, expérimentation et technologies introduites par des programmes publics ou des projets de développement.
Dans le même temps, j’ai aussi appris qu’il ne faut pas idéaliser les « savoirs traditionnels ». Certaines pratiques sont efficaces dans des contextes particuliers, tandis que d’autres doivent être complétées par des connaissances scientifiques, des technologies, des infrastructures et des services publics.
L’enjeu central n’est donc pas de choisir entre savoirs locaux et savoirs scientifiques, mais de créer les conditions d’un dialogue entre eux. Dans des territoires insulaires vulnérables au changement climatique, cette combinaison peut être particulièrement importante pour construire des politiques mieux adaptées aux réalités locales.
Comment les agriculteurs cap-verdiens combinent-ils les savoirs accumulés localement et les nouvelles techniques pour faire face à la sécheresse, à l’irrégularité des pluies et à la salinisation ?
Historiquement, les agriculteurs cap-verdiens ont élaboré des stratégies d’adaptation fondées sur l’observation du climat, la sélection des cultures, la gestion des sols et de l’eau, et la diversification des activités. Ces savoirs restent présents, mais se combinent désormais avec des technologies et des techniques introduites par les institutions publiques, les projets de coopération et les organisations de producteurs.
Ces nouvelles approches comprennent des systèmes d’irrigation plus efficaces, des techniques de conservation des sols et de l’humidité, des variétés adaptées, des pratiques d’agriculture biologique et agroécologique, et différentes formes de gestion de l’eau.
Toutefois, l’adoption de ces techniques ne dépend pas seulement de leur disponibilité. Elle dépend aussi des coûts, de l’accès au financement, de l’assistance technique, de la disponibilité de l’eau et des conditions de marché.
L’adaptation doit donc être comprise comme un processus d’expérimentation et d’apprentissage. Les agriculteurs n’« adoptent » pas simplement des technologies : ils les adaptent à leur situation réelle et y apportent souvent leurs propres changements et solutions.
Quels conflits ou inégalités apparaissent dans la répartition de l’eau entre l’agriculture, la consommation urbaine, le tourisme et la protection des écosystèmes ?
L’eau est structurellement rare au Cap-Vert, si bien que sa répartition suppose des choix et des priorités. L’expansion urbaine et touristique accroît la demande, tandis que l’agriculture continue de dépendre de ressources en eau dont la disponibilité est très variable.
Cela peut créer des tensions, en particulier lorsque différents usages se disputent la même ressource. La question ne devrait pas être posée simplement comme un affrontement entre agriculture et tourisme, ou entre consommation humaine et production agricole. Le problème fondamental est de savoir comment établir des priorités et des mécanismes de gestion qui garantissent à la fois l’efficacité économique, l’équité sociale et la durabilité environnementale.
Un autre aspect important est le prix de l’eau. Des coûts plus élevés peuvent encourager un usage plus efficace, mais ils peuvent aussi exclure les producteurs disposant de moins de ressources économiques. Une politique d’efficacité hydrique qui néglige la dimension sociale peut donc finir par reporter sur les petits agriculteurs les coûts de la rareté.
L’eau doit être comprise comme une ressource économique, sociale et environnementale, plutôt que seulement comme une marchandise ou un intrant technique de la production agricole.
Dans quelle mesure la dépendance aux importations alimentaires limite-t-elle la capacité de l’archipel à construire des systèmes agricoles plus résilients ?
La dépendance aux importations alimentaires est l’une des principales contraintes structurelles à la construction de systèmes alimentaires plus résilients au Cap-Vert. L’insularité entraîne des coûts de transport élevés et une forte exposition aux conditions des marchés internationaux.
Dans le même temps, le Cap-Vert fait face à d’importantes limites naturelles à la production agricole : la rareté de l’eau, des terres arables limitées et une forte variabilité climatique. Une autosuffisance alimentaire complète n’est donc pas une perspective réaliste.
La question la plus pertinente est de savoir quels produits et quels systèmes de production ont un sens économique, social et environnemental pour le pays. La production nationale peut contribuer à réduire certaines vulnérabilités, à diversifier l’alimentation, à générer des revenus ruraux et à renforcer la capacité de réponse aux chocs extérieurs.
La sécurité alimentaire doit être envisagée non seulement en termes de quantité produite dans le pays, mais aussi en termes d’accès, de stabilité, de qualité, de diversification et de capacité du pays à gérer les risques extérieurs.
Quelles pratiques agroécologiques présentent aujourd’hui le plus fort potentiel, et quels obstacles économiques, fonciers ou institutionnels freinent leur adoption ?
Au Cap-Vert, je considère comme particulièrement prometteuses les pratiques de conservation des sols et de l’eau, l’amélioration de la matière organique des sols, la diversification de la production, l’intégration de l’agriculture et de l’élevage, l’usage efficace de l’eau et une meilleure valorisation des ressources locales.
L’agroécologie peut être particulièrement pertinente là où l’eau est rare et les sols exposés à la dégradation. Toutefois, son extension se heurte à des obstacles qui dépassent largement la dimension technique.
Il s’agit notamment de la petite taille de nombreuses exploitations, du morcellement foncier, des difficultés d’accès au financement, de la capacité d’investissement limitée des producteurs, d’un accès irrégulier à l’assistance technique et des difficultés d’accès à des marchés qui rémunèrent correctement les produits différenciés.
Promouvoir l’agroécologie suppose donc des politiques intégrées. Former les agriculteurs à des techniques particulières ne suffit pas ; les conditions économiques, institutionnelles et de marché doivent rendre ces pratiques viables sur le long terme.
Quelles politiques permettraient de soutenir les agriculteurs sans imposer des solutions techniques déconnectées des caractéristiques sociales et écologiques de chaque île ?
La première condition est de reconnaître que le Cap-Vert n’est pas un territoire agricole homogène. Chaque île, et chaque territoire rural en son sein, présente des conditions écologiques, sociales, économiques et productives spécifiques. Les politiques agricoles devraient donc combiner des orientations nationales avec une forte capacité d’adaptation territoriale. Cela suppose de renforcer les services de vulgarisation agricole, de rapprocher la recherche et les producteurs, de soutenir l’expérimentation locale et d’associer les organisations d’agriculteurs à la définition des solutions.
Il me semble aussi essentiel d’évaluer les politiques non seulement au nombre d’équipements construits ou au volume des investissements réalisés, mais aux résultats effectivement obtenus pour les agriculteurs et les territoires.
Pour l’eau, par exemple, un barrage ou un système d’irrigation peut être nécessaire mais insuffisant pour transformer l’agriculture. L’entretien, la gestion, l’accès des agriculteurs, des prix abordables, l’assistance technique, les marchés et des modèles institutionnels adaptés doivent tous être assurés.
Plutôt que d’imposer une solution technique universelle, les politiques publiques devraient créer les conditions dans lesquelles différentes solutions peuvent être testées, évaluées et adaptées aux réalités locales. C’est dans ce lien entre savoirs scientifiques, expérience des agriculteurs et politiques publiques différenciées selon les territoires que je vois l’une des principales chances d’une transition agricole plus résiliente au Cap-Vert.
Informations documentaires
- Type
- Article
- Date
- 14 octobre 2026
- Auteur
- Arlindo Rodrigues Fortes
- Centre d’études
- ONS
- Langue originale
- anglais
- Document original
- PDF, 3 pages
- Texte intégral
- Transcription du document original



